Morvun et Phinéas
On dit que les poèmes musicaux des jumeaux fensirs Morvun et Phinéas pourraient émouvoir un modrone – bon, par contre, ce serait une émotion parfaitement négative. Les performances de ces frères trolls ont lieu dans les endroits les plus déprimants de Sigil, là où elles pourront toucher les opprimés, seuls capables de saisir parfaitement la souffrance et l’angoisse dont il est question. Ils font partie des célèbres morniks – ces artistes de la Morne Cabale qui s’immergent dans l’absence de sens du Multivers.

« Toi t’es là, avec tes yeux d’enterrement
Ecoute ça
C’est ma putain d’âme qui avale tout ça
Mes veines comme des serpents glacés
Elle m’a bien eu.»
Mort n°56
(textes de Morvun, musique de Phinéas)
Morvun écrit et interprète les vers, pendant que Phinéas compose des mélodies lugubres pour accompagner les œuvres de son frère. Certains disent qu’ils sont tout simplement atrocement mauvais ; d’autres prétendent que c’est justement l’intérêt. Le publicitaire Harys Hatchis les a déjà engagés pour jouer juste à l’extérieur du magasin d’un mauvais payeur. Après une heure durant laquelle ses clients potentiels fuyaient les environs de l’échoppe, ce quoqueret régla sa facture à Harys.
A part ces boulots occasionnels pour Hatchis et les représentations spontanées sur des scènes de meurtre ou de funérailles, Morvun et Phinéas jouent souvent dans les bouges et les rues de la Ruche. Ils se débrouillent à l’occasion pour se faire arrêter, espérant que les Greffiers les enverront à la légendaire Cour du Malheur ; ils adoreraient jouer devant le vieux juge Limace Bavarde.
Mais le plus souvent, vous pourrez les voir jouer pour les quoquerets qui font la queue devant la Loge, l’asile dirigé par les Mornés. A ce propos, Morvun dit qu’ « il n’y a, bien entendu, aucune explication à ce que je fais, vraiment aucune, je cherche donc les endroits les plus lugubres, les plus bondés de monde. » Phinéas, de son côté, dira en soupirant : « au moins, les gens qui font la queue s’enfuiront pas quand on joue. »
Alors c’est sûr que les gens présents sont là pour eux-mêmes ou pour une personne aimée – après avoir passé des jours, voire des semaines pour être admis, ils ne vont pas décamper juste parce que deux trolls d’Ysgard leur vagissent aux oreilles. Les fensirs arrivent même à soutirer du jonc à ce public. Les critiques musicaux disent que les bougres qui font la queue n’ont nulle part d’autre où aller (ce qui les oblige à écouter) et sans doute rien à perdre (ce qui fait qu’ils peuvent bien balancer leurs dernières pièces de monnaie). Phinéas, comme il ramassait les pièces de cuivre qui leur étaient jetées, a fini par comprendre que les gens les payaient pour qu’ils s’arrêtent de jouer.
Quand ils sont pas devant la Loge, ce pauvre duo passe du temps à l’Esprit Las, un troquet enfumé plus loin dans la Ruche, qui héberge les morniks. Là, vous pourrez voir des spectacles de poésie, de musique et de théatre, qui heurteront chacun de vos sens. De prétendus « génies » y jouent toutes les nuits – ce qui est le cas sauf lorsque celui qui doit jouer est trop déprimé pour le faire, ce que souvent, le public apprécie en spécialiste comme étant l’émanation d’une personnalité réellement artistique. Les spectateurs non morniks y sont toujours courtisés, comme ils sont des mécènes potentiels.
En dépit du sérieux affiché par la plupart des habitués, l’Esprit las est un endroit plutôt craignos : la scène est juste une grande boîte de bois (une plaque accrochée sur le côté indique qu’il s’agit d’un cercueil de glabrezu venu des Abysses). En plus, cette « scène » est placée derrière les tables, pour souligner encore l’absence de sens de ces représentations et l’indifférence humaine. Et Morvun et Phinéas ne peuvent jouer que lorsqu’ils distinguent la scène dans la faible lueur bleutée de la taverne.
Mais quand il est là, Morvun bondit sur la scène et crache le venin de ses versets lents et longs, ponctuant sa sombre mélopée par de grands gestes. Il aime faire les cent pas sur scène lors de ses représentations. Phinéas, à l’inverse, est calmement assis sur un petit tabouret et joue, renversé à l’occasion lorsque son frère le bouscule par ses gesticulations. Mais quand il tombe au bas de la scène, Phinéas – toujours professionnel – continue de jouer jusqu’à la fin du morceau.
Phinéas alterne entre deux instruments, selon l’esprit plus ou moins dramatique des poèmes de Morvun. Le premier, le crâne vide d’un hurleur du Pandémonium, est une flûte macabre ; ses notes perçantes et enveloppées poussent le public dans les affres de la folie. Son autre instrument est un tambourin tendu d’une peau de méphite de cendre albinos, provenant directement de la boutique « Des parties et des morceaux », dans les sous-sols du Quartier du Marché.
A mesure que Phinéas martèle ses rythmiques sur son tambour, un nuage de cendres blanches s’exhale continuellement de la peau ; pendant leurs représentations, les jumeaux sont souvent complétement cachés par un nuage couleur craie. Invariablement, Morvun se met à tousser, et, offusqué de voir ses dramatiques écrits compromis, il essaye de dissiper le nuage de la main en criant : « Pas si fort, Phin ! »
Les deux frères arrondissent leurs fins de mois en nettoyant les tables de la taverne, les jours où ils n’y jouent pas. Le barman et propriétaire des lieux, un reave à quatre bras appelé Fleuros (Planaire/ mâle reave/ DV 2+4/ Morne Cabale/ LM), les laisse même récupérer les restes sur les tables. Il chambre d’ailleurs souvent Morvun en disant qu’il fait fuir les clients le plus tôt possible avec ses mauvais poèmes pour qu’il y ait plus de chose à récupérer sur les tables.
Lorsque les clients finissent leurs repas, Morvun et Phinéas doivent se satisfaire de mets plus communs pour des fensirs – racines, écorce et autres herbes en provenance des quelques espaces verts du quartier. Leurs pauvres salaires ne leur permettent pas de s’acheter de la nourriture et de payer le loyer de leur studio au troisième étage perdu au fin fond de la Ruche. Exceptés leurs vêtements, leur matériel d’écriture et deux instruments, ils n’ont aucune possession, mais ils ont besoin de place pour s’entraîner et dormir.
« Un éclair
Et je tombe sans un mot
Sitôt figé. Pas de chance.
Debout les os en pierre,
Perdu dans l’odeur d’une chaleur infernale
Je meurs par la lumière du jour »
Mort n°207
(textes de Morvun, musique de Phinéas)
L’autre raison qui les pousse à jouer les éboueurs à l’Esprit Las est qu’ils mettent du jonc de côté tous les mois pour acheter d’étranges fioles à des marchands – des mélanges vivifiants de racines de mandragore, de sang de lillend et d’autres ingrédients venus d’Ysgard. Voyez-vous, les rayons du soleil sont mortels pour ces trolls. Vous me direz qu’il n’y a pas de soleil à Sigil et qu’ils ne risquent rien, mais les jumeaux pensent qu’il vaut mieux prévenir que guérir.
Ils restent dans les endroits les plus obscurs de la ville, ne sortant qu’à la nuit tombée ou les jours particulièrement couverts (ce qui est fréquent dans la Cage). Mais ils continuent de payer le nain Tarholt pour qu’il leur ramène à chaque fois de nouvelles fournées de potions contre la pétrification lorsqu’il passe par l’Outreterre. Et ils sont toujours à l’affût d’autres explorateurs et négociants qui prétendent être capables de les fournir plus vite ou moins cher.
Distinguer les jumeaux n’est pas difficile. Ils sont tous les deux grands, maigres et de forme humanoïde, à l’exception de leurs cous alongés, de leurs mentons pointus et grandes oreilles biscornues. Ils ont aussi une peau grise et des yeux d’un bleu profond, leurs visages lisses étant absolument identiques. Mais c’est bien tout ce qui les rapproche.
Morvun se rase régulièrement le crâne ; la plupart de la peau de sa tête est couverte du tatouage noir d’un soleil éclipsé. Les contours de ses yeux sont maquillés par de la cendre. Lorsqu’il marche, on entend un grincement qui vient des bottes de cuir noir lacées jusqu’aux genoux qu’il porte. Il assortit ses chaussures de pantalons bouffants et de vestes cintrées. Indubitablement mélodramatique et egocentrique, il a une certaine estime de son propre travail et de son talent. Ce qui est plus énervant encore, c’est sa manière de détacher et de faire résonner toutes les syllabes quand il parle.
Phinéas, par contre, est beaucoup plus réaliste. Même s’il a un réel talent, il est plus cynique que son frère et sait l’effet réel de leurs poèmes musicaux sur le public. Phinéas laisse pousser ses cheveux noirs-verts mi-longs, et les attache souvent en queue de cheval. Des mèches lui arrivent souvent sur le visage, ce qui le force à essayer vainement de souffler pour les remettre en place et libérer son champs de vision. Comme toute décoration, il porte une simple tunique en laine noire – sa seule extravagence est un petit anneau d’argent qu’il a sur le nez.
« Il n’y a aucune magie en moi.
Je suis déjà presque mort.
Aussi inutile que l’inutilité même,
Partez et laissez-moi tranquille
Il y a « adieu » écrit partout sur moi. »
Mort n°399
(textes de Morvun, musique de Phinéas)
Ces deux frères fensirs étaient jeunes lorsqu’ils vinrent à Sigil, condamnés à s’exiler d’Ysgard lorsque leurs familles s’aperçurent qu’ils n’avaient aucun don pour la magie (presque tous les mâles fensirs sont magiciens). Cette défaillance ne les rendait pas seulement inutiles, dans leur village à Muspelheim, on pensait qu’ils portaient le mauvais œil. De ce fait, lorsqu’ils arrivèrent à Sigil, ils étaient complétement dépressifs. Naturellement, ils trouvèrent bien vite refuge auprès de la Morne Cabale.
A une époque, ils esssayèrent de courtiser les femelles fensirs jumelles (Planaire/ femelle fensir/ DV4/ Libre Ligue/ CN) qui sont videuses à la taverne de boxe « La Bouteille et le Pichet », dans la Ruche. Mais là encore, ils furent humilés par des fensirs magiciens qui surent conquérir le cœur de ces belles.
Phinéas a été aux cours de l’Ecole de Lazz – un vivier d’artistes subversifs dans le Quartier des Gratte-Papier – et s’est épanoui dans cette atmosphère négative. Morvun, quoi que s’en étant vu refuser l’entrée, voulait à tout prix créer ; il commença à écrire des poèmes et aux lire en public, mais il n’obtint au mieux que de l’indifférence. Il essaya même de séduire les videuses de « La Bouteille et le Pichet » par quelques poésies romantiques, mais il se fit éconduire lorsqu’il compara leur peau à la moisissure d’une tombe.
Phinéas se sentait aussi désolé que coupable pour Morvun, qui ne voulait qu’être aussi talentueux que son frère musicien. Lorsque Morvun lui demanda d’accompagner ses poésies avec son tambour de cendre et son crâne de hurleur, Phinéas sentit qu’il n’avait pas le choix, que ça lui plaise ou non. Grâce aux arrangements musicaux de son frère, Morvun s’améliora sensiblement et rencontra un modeste succès.
Peu de temps après qu’ils aient commencé à se faire connaître dans la Ruche, Morvun commença à faire d’étranges rêves durant lesquels des poèmes entiers lui venaient à l’esprit. En se réveillant, il se purgeait immédiatement l’esprit en les couchant par écrit. Phinéas, qui lut ces œuvres, déclara que c’étaient de loin les meilleures productions de son frère – c’était beaucoup plus poignant que la série sans fin des poème appelés « Mort ». Morvun fut flatté par cet éloge, mais s’offusqua de la comparaison négative de ses poèmes sur la mort, et il envoya caguer son frère. Ce poète fensir se voit comme un personnage hautement tragique, ne réalisant pas que la seule tragédie est son manque de talent.
Ce qu’aucun des frères ne sait, c’est que Xideous, un gehreleth shator de la Ruche, utilise Morvun comme façade pour ses propres œuvres. Ce dernier a trouvé refuge à Sigil, pour pouvoir écrire sa réédition du Livre Gardien et sa race fait qu’il ne peut pas s’empêcher de répandre le malaise. Il envoie donc ses poèmes merveilleusement ciselés quoique terriblement déprimants à Morvun sous forme de rêves. Morvun, bien sûr, croit que ces poèmes sont le fruit de son unique génie créatif (même s’il ne les estime pas aussi bons que sa série « Mort »). Même s’il ne dit qu’un poème du gehreleth pour 4 ou 5 des siens, ça commence à marcher.
Phinéas a proposé à son frère qu’ils se fassent le relais de messages secrets qu’ils intégreraient aux écrits de Morvun (un peu comme la prêtresse Marianne la Noire, qui a déjà donné de l’argent aux frères). Mais bien sûr, il faudrait pour ça qu’ils aient un public, ce qui n’est pas gagné. Mais Morvun a rejeté cette idée, de toutes façons, se jetant aux pieds de son frère en pleurant : « Non, Phin, on peut pas faire ça ! Ça nous donnerait du sens ! »
Morvun
Personnalité : dramatique, nombriliste, irréaliste.
Comportement de Morvun : Morvun recherche en permanence l’attention et parle avec un ton lourd, mélodramatique, avec de grands gestes. Il est divertissant mais s’intéresse peu aux autres.
Combat : si on l’attaque (ce qui est rare), Morvun hurle et tape avec toute la force de ses poings, essayant d’attirer l’attention et la sympathie de la foule.
Localisation : Quartier de la Ruche, au pub de l’Esprit Las dans la Ruche, à l’extérieur de la Loge ou n’importe où dans Sigil (après la tombée de la nuit).
Phinéas
Personnalité : ennuyeux, tolérant, pragmatique.
Comportement : Phinéas a souvent l’air gêné par son frère, comme s’il voulait le voir disparaître (Morvun ne s’en rend pas compte). Même s’il reste sagement dans l’ombre de Morvun, le vrai Phinéas est caustique et acerbe. Il comprend le monde, et des deux, il est celui qui sait le mieux y réagir.
Combat : Phinéas se montrera discret face à toute forme d’agression, laissant l’hystérie de son frère attirer l’attention des agresseurs. S’il a une ouverture, Phinéas essaiera de balancer quelques coups de poings.
Planaire/ mâles fensirs jumeaux/ DV4/ Morne Cabale/ CN
CA 7 ; DP 15 ; Pv 24 pour Morvun, 28 pour Phinéas ; TACO 17 ; Attaques 2, dégâts 1D4/1D4 (poings de pierre) ; Faiblesses Spécifiques : lumière du soleil, restrictions de faction ; Taille M (2M10) ; Moral 14 pour Morvun, 12 pour Phinéas ; Int 10 pour Morvun, 12 pour Phinéas ; Px 270 chacun.
Faiblesses Spécifiques : les jumeaux seront pétrifiés s’ils sont exposés au soleil plus d’un round ; en tant que Mornés, ils sont sujets à la mélancolie et au désespoir.
Capacités de faction : immunisés à certaines capacités psioniques et à tous les sorts de folie, ont un js contre les sorts d’ESP.
Equipement spécial : nécessaire d’écriture pour Morvun, un tambourin en peau de méphite de cendre et un crâne de hurleur pour Phinéas.
Capacités magiques : transmutation de la terre en pierre (3/jr), transmutation de la pierre en boue (3/jr)

