Chapitre 14 : Frappe-Sans-Trace
La prison de "Frappe-Sans-Trace" : une antre obscure, humide. Les murs couvert de fissures, des stalactites pendant comme des chicots. Une vingtaine de mètres au-dessus, la voûte se perd dans l'ombre, trouée d'une grille rouillée où le vent marin hurle sa complainte. Le sol est un tapis d'ossements qui craquent sous nos bottes, chaque pas un sinistre écho. Au fond, dans une flaque de boue fétide, un piédestal difforme dresse sa silhouette étrange.
"
Qui rampe dans mon obscurité ?" souffle la créature.
Face à
Trax, une putain de créature. Hideuse et Fascinante. Une forme de serpent avec des ailes de cuir, qui nous toise de haut. Des écailles noires, brillantes d'un éclat malsain, des reflets rouges comme du sang séché, hérissées au moindre de ses mouvements. Sa gueule s'ouvre et se referme avec des claquements secs, annonçant des crocs longs comme des poignards. Une odeur de charogne, remonte de sa gorge. Deux cornes massives lui poussent du front, et ses yeux changent de couleur, vert un instant, rouge le suivant. Un dragon noir –
Draco Causticus Sputem – murmure notre sorcier.
Les mains de
Trax tremblent. La peur. Il s'agenouille, et d'un signe bref nous ordonne de reculer avant que le monstre ne nous repère. Le vieux renard va jouer sa pièce. "
Monseigneur ! Maître suprême !" La voix mielleuse du comédien. Il débite une salade de flagorneries, expliquant qu'il est venu là où le Noirsceau a échoué : libérer "Frappe-Sans-Trace". La brosse à reluire – Badiya le génie l'a prédit – la flatterie semble prendre. Des paroles douces tintent aux oreilles de la bête. Liberté. Pouvoir. Grandeur. Vengeance. Richesse. Son corps se détend un peu.
Trax a son attention. Le vétéran l'invite à se faufiler dans la galerie. Un plan simple : coincer le monstre dans le tunnel, nous épargnant son souffle de mort. Mais la créature hésite encore. La confiance, ça ne s'achète pas comme ça.
Notre magot, suivi de
Steppe et
Sombrelune, propose de contourner le dragon par les escaliers à l'est. Ils se placent, prêts à bondir dans l'ombre.
Gontran, les chausses trempées de sa propre trouille, les suit, le visage livide. Je reste avec
Silex et
Holfo, gardant un œil sur le corps de
Frère Aubart. Le semi-homme, d'habitude si prompt à la blague, est silencieux, son sourire effacé.
Trax, pour appuyer son baratin, présente Rivière comme son larbin. Mauvais calcul. Le paladin porte la marque des Immortels, et le dragon renifle son aura pure avec un dégoût visible.
"
Qu'est-ce que cette trahison, soldat de chair ? Tu ignores donc que je sers le Parjure et ses ténèbres ?"
"
Un appât, noble seigneur, un traître pour nous ouvrir les portes de la cité sainte et la réduire en cendres" tente
Rempart, essayant de sauver les meubles.
"
Un traître, dis-tu ? Qu'il renie alors ses protecteurs devant moi !" ordonne le reptile, sans la moindre once d'humour.
La torche de
Rempart jette des ombres dansantes sur les parois brutes.
Rivière s'avance, mais renier ses vœux, c'est une autre paire de manches pour un chevalier. Soudain,
Trax le happe, plaçant le fil de son épée sur sa nuque et lui soufflant : "
Fais-moi confiance."
"
S'il ne peut abjurer, alors dévore-le, mon maître !"
Trax pousse Rivière du bout de sa lame vers la gueule béante de la wyverne. Le monstre claque sa langue violette contre son palais. Et alors qu'il ouvre son museau,
Rempart écarte son compagnon d'un geste brusque et plante son épée lumineuse dans la gencive de la bête.
Un rugissement rauque déchire l'air stagnant.
Rivière dégaine sa bâtarde. Le golem de pierre, saisit son énorme glaive et s'avance, lourd et implacable. Le grondement sourd se transforme en une saloperie de formule magique qui fait exploser la torche de
Rempart, projetant des braises crépitantes sur le guerrier. La grotte plonge dans une nuit d'encre. Seule la lame enchantée du vétéran brille, une maigre lueur dans le chaos.
Steppe, le sang orc lui donnant des yeux dans la nuit, dévale les marches et commence à grimper le long des parois de la caverne, cherchant à se placer au-dessus de Frappe-Sans-Trace.
J'attrape la lanterne à clapet de
Gontran et cours au centre de l'arène, vite rejoint par
Silex dont l'épée décrit déjà des cercles menaçants au-dessus de son heaume.
Sombrelune et
Zarel font pleuvoir des traits sur la créature depuis l'escalier. L'immense reptile se débat et griffe la pierre.
Rempart roule entre ses pattes et avale d'un trait une potion de vélocité.
Rivière, son écu couvert d'une mixture anti-acide en avant, vise les tendons, et le golem de pierre, abat sa lame de roc sur les jointures du monstre.
Frappe-Sans-Trace hurle une nouvelle incantation, et des squelettes se forment à nos pieds, leurs doigts crochus s'agrippant à nos armures, leurs ongles effilés lacérant nos chairs.
Zarel, notre sorcier, riposte avec une vague d'énergie magique qui jaillit de ses paumes et percute la mâchoire écailleuse du dragon. Cette diversion offre une ouverture à
Steppe. Le guerrier se jette avec la souplesse d'un chat sur le dos du dragon. Armé de deux piolets reliés par une corde, il serre le cou du reptile.
Les os animés s'acharnent sur nous.
Rivière puise dans sa foi, hurlant à pleins poumons la formule qui chasse la vermine : "
Vade-Retro." Les squelettes déguerpissent en cliquetant par les escaliers et la galerie.
Un souffle magique rabat ma capuche. "Frappe-Sans-Trace" et
Steppe viennent de disparaître dans une détonation sèche. Un bruit sourd résonne derrière moi. Téléportation, putain. "Sans-Trace" ? C'est donc ça, son truc. Un sortilège de porte dimensionnelle. Un gargouillis immonde provenant des entrailles du dragon me sort de ma torpeur.
Un jet d'acide, d'une vingtaine de pas de long, jaillit du goitre du monstre, visant
Silex et
Rivière. Les cris de
Silex, dont l'armure en train de fondre colle à sa peau comme une seconde chair, sont atroces. Le capitaine des sentinelles s'effondre à genoux, son heaume éclate, laissant voir un visage brûlé et boursouflé. Il s'écroule, raide mort.
Rivière a ce foutu réflexe de lever son bouclier. L'acide lui ronge les bottes, bouffe le bas de ses jambes, mais le salaud tient encore debout. Deux cris simultanés nous vrillent les tympans. Les squelettes en déroute ont rattrapé
Gontran et
Holfo.
Sombrelune balance son arc et grimpe les aider.
Zarel envoie une nouvelle gerbe d'énergie crépitante de ses doigts. La Compagnie profite de la diversion pour charger,
Trax en tête, boosté par cette saloperie de potion. Les coups pleuvent, sauvages. On a la rage au ventre, la vraie. Un nouveau jet d'acide fonce droit sur moi. Je me jette à terre, ma cotte de mailles est bonne à jeter, mais je respire encore.
Steppe serre son étreinte de plus en plus fort, et la créature s'effondre enfin. La température chute d'un coup. Un vacarme sourd remonte des entrailles de la terre, et des mains spectrales agrippent les flancs de la bête pour la clouer au sol. Les murmures des anciens soldats du donjon nous encouragent, une litanie fantomatique. Pas de héros pour porter le coup de grâce. C'est une bastonnade collective. "Frappe-Sans-Trace" n'est plus qu'une masse informe. Du sang noir et poisseux recouvre nos armes et nos armures.
Les spectres s'évaporent, mais le bordel n'est pas fini. "
Par ici !" hurle le voleur.
Zarel et lui protègent ce pleurnichard de
Gontran, coincé par deux squelettes. Ma masse vient leur prêter main forte. De leur côté,
Rivière et le vieux traversent la galerie pour récupérer
Holfo et le corps molasson de
Frère Aubart. Le golem de pierre les suit à son rythme de roc. Quelques coups bien placés, des feintes rapides, et on se débarrasse de ses engeances. Le calme revient, une trêve.
On se retrouve dans la grotte. La carcasse du dragon intéresse l'elfe, il arrache quelques écailles brillantes.
Rivière et la statue qui contient l'âme de
Frère Aubart présentent leurs respects à la dépouille fumante de
Silex. Un pan de la paroi rocheuse s'estompe, puis disparaît, révélant le fabuleux trésor qui avait attiré "Frappe-Sans-Trace" dans ce trou à rats.
Steppe et
Sombrelune se précipitent dessus, les yeux brillants.
Trax, vidé par les effets de la potion, est assis dans un coin sombre, à moitié conscient.
En examinant le cadavre de Frappe-Sans-Trace,
Zarel remarque une étrange fumée qui s'échappe de ses naseaux. Il s'approche, renifle l'air. Le corps de la créature semble se dissoudre en un brouillard violet. Il comprend – lui qui a déjà vu ça au Manoir d'Espinefort – Frappe-Sans-Trace se volatilise en brume pourpre ! "
Les brumes !! Fuyez !" hurle-t-il avant de rejoindre les escaliers. La brume commence à se répandre dans la caverne, une vague mortelle.
Rivière se précipite vers le trône où repose le corps de son frère d'armes
Aubart. "
Sombrelune ! Steppe ! Ramenez vos miches ! On décampe d'ici !" aboie
Rempart. Le voleur remplit son sac d'or et de bijoux, mais le demi-orc le tire par le col. "
Bouge-toi, Sombre ! La brume nous rattrape !"
On n'aura jamais droit au repos ! Le golem est lent, et
Frère Aubart est toujours inconscient. En s'engageant dans les escaliers, tiré par le peau-verte, le jeune sauvageon glisse à la volée : "
Le piédestal, c'est la clé de ta liberté !" Bonne intuition. La statue se fige sur son socle, et
Frère Aubart reprend ses esprits, groggy.
On veut se barrer par où on est arrivés ! Mais la grille rouillée laisse déjà s'échapper la brume meurtrière ! Le passage est bloqué !
Steppe propose d'utiliser son échelle de corde pour rejoindre le drakkar par la fosse de l'étage supérieur. "
En avant !" gueule
Zarel.
Je ne savais pas
Trax sentimental. Laisser la dépouille de
Vigilance dans ce trou à rat, impossible pour lui. On essaie de l'en dissuader, c'est la mort assurée, la brume s'infiltre partout. Tête de mule, il retourne récupérer celle qui fut son amante. Adieu, le vieux.
Arrivés à la fosse, on déroule l’échelle de corde pour accoster sur le pont de l'Usfer, notre rafiot de fortune.
Zarel gueule des ordres – un futur capitaine, ce foutu sorcier ? Mais
Steppe est loyal, abandonner un camarade est impensable pour lui. Il fait demi-tour. La brume lui fait face, un rideau violet et menaçant.
Trax a retrouvé sa dulcinée, il traîne son corps froid dans les couloirs quand la brume lui barre la route. "
La Compagnie l'a déjà fait," se dit-il, le goût amer de la mort dans la bouche. Il prend une grande inspiration et s'engage dans le brouillard. L'effet des brumes est indescriptible, une putain de torture. Sa peau se craquelle comme du vieux cuir. Ses braies commencent à prendre feu. Il serre les dents jusqu'à ce qu'elles grincent.
Vigilance reprend vie, une abomination qui commence à lui griffer les bras. Il continue. Il persiste. Hurle alors que l'air vicié lui déchire les poumons. Deux énormes mandibules poussent de chaque côté de sa mâchoire, le transformant en une chimère monstrueuse.
Steppe aperçoit dans le voile pourpre l'homme qui l'a adoubé quelques semaines plus tôt. Il n'a sur lui qu'un filet de pêche, il déchire avec son poignard le cordage et lance une corde de fortune.
Trax, à bout de souffle, attrape la ligne de vie, et le demi-orc tire de toutes ses forces. Le vétéran est presque mort.
Steppe abandonne sa besace, hisse son ami sur son dos et traîne le corps inerte de
Vigilance. Ils l'ont fait, les salauds.
Alors qu'on s'éloigne de la tour maudite, on vérifie que la brume ne s'échappe pas de l'enceinte de l'édifice. Les monolithes doivent faire leur boulot, car la brume ne franchit pas la grotte.
Rempart se touche le visage, les mandibules sont toujours là, lui donnant une gueule à faire fuir les chiens.
Après une courte nuit de repos dans le cloître de l'archevêché, on est convoqués.
Aubart, la mine sombre suite à la perte de
Silex, a déjà fait son rapport. La loi nous accueille, froide et distante comme d'habitude.
"
Compagnie Perce-Nuit, vous avez délivré Saint-Pancrace d'un grand péril, et pour cela la ville vous est entièrement redevable ! Dans ce coffre, vous trouverez votre récompense : de l'or et un titre de propriété pour Fort-Sanglot, un ancien phare situé sur la côte orientale de Terre-Sainte. Respectez nos coutumes, montrez-vous dignes, et vous pourrez en faire votre bastion !"
Sombrelune compte les lingots avec avidité, et
Zarel examine le parchemin orné du sceau de l'archevêque, un sourire narquois sur les lèvres.
"
Néanmoins, la cité a besoin de héros, elle doit avoir confiance en ses hommes, et nous souhaitons que l'histoire retienne avant tout le sacrifice du capitaine Silex et des Sentinelle !"
"
Comment !?" l'interrompt le magicien, sous le regard noir de
Frère Aubart. "
Nos faits d'armes doivent être connus si nous voulons recruter!"
La remarque fait sortir
Trax de ses gonds. Il tourne les talons et claque la porte du cloître.
"
C'est certain, Maître elfe," ajoute la vieille bique. "
Les mercenaires ont besoin d'or et de gloire. La légende retiendra que vous avez terrassé un dragon, mais l'honneur du sauvetage de la cité reviendra à mes hommes." Un page s'avance, un drapé dans les mains. "
Nous avons fait coudre une nouvelle bannière à cette occasion."
La discussion est close. Sur la bannière a été cousu un dragon rouge. La Compagnie Perce-Nuit portera désormais un blason de sable, semé de fers de lance d'argent au dragon de gueule passant.
Face à l’archevêché, nos gueules cassées font tache.
Frère Aubart nous salue d'un signe de tête froid. La perte du capitaine
Silex a rebattu les cartes, et de nouvelles fonctions attendent ce fichu fanatique. Le salaud a gardé la masse bleutée en plus ! Il traîne derrière lui ce lâche de
Gontran, forcé de rentrer dans les ordres.
Trax, lui, nous admire avec un visage triste, les mandibules toujours présentes, une cicatrice monstrueuse de son sacrifice.
"
J'ai besoin de prendre mes distances, les amis. Tous mes compagnons sont morts dans cette mission, et Rempart avec eux. C'est trop pour mes vieux os," lance-t-il en glissant deux lingots dans sa besace. "
Le Noirsceau est devenu une histoire personnelle." Il se relève. "
Sombrelune. Fripouille. Garde ta ruse, mais l'or ne comble pas tout ! Steppe. Merci, je ne connais pas de plus loyal frère d'arme ! Je te dois la vie ! Rivière. Songe à rejoindre nos rangs, chevalier. L'amitié, c'est aussi un serment." Il marque une pause, sort de son pourpoint le collier en grenat de
Vigilance. "
Zarel. Veille sur eux, veille sur Elle. Peut-être trouveras-tu un moyen de délivrer son âme." Sac sur le dos, il s'éloigne, une silhouette solitaire dans la foule.
Zarel se tourne vers nous. "
Retour à la case départ, un peu plus riches, mais pas plus nombreux... Il va falloir récupérer ce Fort maintenant ! Et toi, Rivière, tu nous accompagnes ?"
Rivière n'a pas réintégré les sentinelles. Au fond de lui, il se voit comme une sorte de chevalier errant... ou alors, il commence à apprécier nos sales trognes. Bref, le nobliau nous accompagne. Il faudra songer à ce qu'il rejoigne vraiment nos rangs un jour.
"
Et moi ?" chouine
Holfo... le semi-homme n'avait pas retrouvé la mémoire. Trop de temps passé dans les couloirs maudits de la tour. Il n'avait nulle part où aller. "
Va chanter notre gloire dans les tavernes, ménestrel ! Ramène-nous des recrues, et tu pourras te joindre à nous !" Il faudra lui trouver un surnom alors : Pourquoi pas
Avorton ?
Ainsi ce termine le livre de Frappe-Sans-Trace.