Entretien avec un Morné

06 Aoû 2009 02:14 #601 par Planaire
Entretien avec un Morné a été créé par Planaire
Salut les biges !
Ca faisait longtemps que je n’avais pas branler mon râtelier avec vous.
Faut dire qu’une expédition douteuse dans la Cage avec quelques béjaunes, en quête de produits liquides, nous a ralenti quelque peu.
Au cours de mes nombreuses pérégrinations multiversiennes (si si ce mot existe, demandez donc aux Greffiers) j’ai eu l’immense honneur de m’entretenir avec divers membres de factions de la Cage en leur posant quelques questions parfois indiscrètes, chose à laquelle presque tous ont répondu présents.
Aujourd’hui, c’est sous le manteau que je vous livre quelques secrets bien gardés à travers l’interview d’un Morné, cette faction qui croit que la folie et la démence gouvernent le multivers !
Afin de garder l’anonymat sur son identité, j’appellerai mon informateur Laans le long de cette interview.
D’ailleurs, si vous ne connaissez encore aucun soltif de cette faction, je vous conseille de franchir ce portail qui vous fera faire le tour du propriétaire :

Franchir le portail crépitant !

C’est donc à travers une longue errance dans la Ruche, parmi les fous, les nécessiteux et les ruffians de la pire espèce que j’eu l’occasion, après m’être fait piller trois fois de suite par les susdits lascars, de m’entretenir avec Laans, membre de la Morne Cabale qui travaille à la soupe populaire de la Fourchette Tordue.
Cette cantine misérable, située en bordure de la Rigole, non loin de la Rue de Radagast, accueille chaque jour des centaines de pauvres et démunis désirant casser la croûte et papoter de nombreuses choses. Bref, ces pauvres bougres n’ont que ça à se mettre sous la dent, et heureusement qu’une des factions de Sigil a décidé de s’en occuper.

Après m’être fait passer pour un « client » donc, je jalonnais la queue de miséreux, attendant patiemment mon tour. A vrai dire je n’avais pas faim, m’étant honteusement empiffré de volailles et de saucisses grillées à la taverne de la Prune Verte, peu de temps auparavant.
Mon seul but était d’interviewer un des nombreux bénévoles de cette soupe populaire.
L’attente fut longue et angoissante au milieu de ces pauvres hères, certains lorgnant avec insistance la bourse vide qui pendait à ma ceinture, pensant certainement que la Ruche (et ses habitants surtout) m’avait épargné quelques joncs.
D’autres me dévisageaient, comme s’ils savaient pertinemment que je n’étais pas dans le besoin, et d’autres encore, notamment des mioches morveux, essayèrent de me doubler dans la queue.
Au bout d’une heure interminable, je parvenais enfin devant la marmite au fumet alléchant.
Faut dire que les Mornés ménagent bien les bougres, et qu’ils ne se contentent pas de leur servir un vulgaire jus de chaussette. Ici les gens sont bien accueillis, et j’ai été surpris, en dépit des appréhensions des autres, de me voir moi-même aussi bien accueilli par les cuisiniers lorsque ce fut mon tour. L’une d’elle, au maquillage blafard qui gâchait sans aucun doute une beauté presque parfaite, me tendit un bol avec sourire et compassion, sans me poser d’autre question que « vous allez bien ? ».
Quelle question saugrenue d’ailleurs au vu de l’ambiance qui régnait en ces lieux !

Refusant modestement le pain et les fruits qu’elle me tendait ensuite, je m’assis à une des tables de la salle commune, vétuste et sobre, et attendait patiemment que la salle se vide pour passer à l’acte.
En fait, j’ai bien du y rester trois heures, à discuter avec des gens de tous horizons qui s’asseyaient alternativement à côté de moi.
Lorsque la salle fut enfin quasiment vide, mon moral était au plus bas. D’entendre les récits de tous ces gens m’avait fichu un sacré cafard.
Je traînais donc le pas vers le buffet en désordre, véritable amas d’assiettes et de bols sales, de verres vides et de torchons, que les quelques employés commençaient à nettoyer.
Je me proposais volontairement à aider, n’ayant trouvé que ça de mieux pour tenter une approche.
« Bien sur, âme errante, ton aide est la bienvenue » me dit l’un d’eux avec une voix emprunte de tristesse et de mélancolie, malgré son sourire qu’il arborait béatement et qui ne laissait percevoir aucun signe de détresse, comme s’il eut trouvé la plénitude dans cet état d’esprit.
« Es-tu, …toi aussi…, l’un des nôtres ? » enchaîna-t-il sans arrière pensée.
J’hochais timidement la tête pour dire non, et cela ne le troubla guère plus que ça. Je m’attendais à un « sors d’ici vil chien errant » ou autres remontrances, mais non, rien de tout cela. Aussi, rassuré, j’essayais de feinter mon interlocuteur.
« En fait je viens en quête de savoir et de foi au sujet de ce qui m’entoure » répondis-je.
« Je cherche mon moi intérieur, et j’aurai besoin qu’un berger guide mes pas pour comprendre ma condition. »

Bien sur, tout cela n’étaient que sornettes. Le soltif je le connais. Mais c’est toujours bon de passer pour un ignorant pour recueillir un maximum d’informations. Le but étant de savoir s’y prendre.
A mes mots, le matois écarquilla ses yeux. On aurait dit dans son regard qu’il avait aperçu la Dame elle-même, rôdant dans les parages. Se ravisant quelque peu, le Morné changea d’expression aussi subitement pour m’attirer dans une petite salle du bâtiment, où il m’invita à m’asseoir.
« Tu cherches des réponses ? Et, telle une âme en peine, tu viens rôder dans les méandres de la Cage pour élucider tes nombreuses questions… Noble est ta tâche, âme errante, et si je puis éclairer ta lanterne et chasser le voile qui recouvre tes yeux, alors je m’y emploierai. »

Je dois avouer que ses allusions fréquentes aux âmes commençaient à me donner la chair de poule. Il avait l’air d’un vieux hibou détenteur de secrets depuis longtemps enfouis, et que sa profonde sagesse n’autorisait qu’à divulguer lentement. On lisait dans ses yeux un mélange de sérénité, de folie, de désespoir, de compassion et de troubles. En fait, il m’était impossible de savoir de quelle humeur était le bige.

« Je t’écoute donc, pose tes questions, et j’y répondrai du mieux que possible. »
« Tout d’abord, merci pour votre repas charitable, je me suis régalé. »
Je sortais alors sournoisement une petite liste de questions que j’avais griffonné au préalable sur un papier et, voyant cela, le Morné trancha net :
« Ah, je vois que tu as préparé le terrain avant de venir ici. Soit, si tu es un de ceux du Quartier des Gratte-Papier, en quête de scoop à divulguer dans la gazette, vas-y !
- Non, je cherche juste des réponses, et vu le nombre de questions que je me pose j’ai jugé préférable de les noter pour n’en oublier aucune. Je ne suis pas de la gazette, soyez en certain, et tout ce qui sera dit ici restera confidentiel. »

Encore un odieux mensonge…

« Alors pour commencer, pouvez-vous m’en dire plus sur vous, vos activités, sur votre faction, et vos devoirs inhérents ?
- Je m’appelle Laans, du moins est-ce le nom qu’on m’a donné le jour de mes deux mois lorsqu’on me retrouva dans un panier fait de morceaux de cartons, abandonné devant la porte de la Loge.
- Vous êtes donc orphelin ?
- Oui, cela va de soit, naturellement, bien que la Morne Cabale se substitua à ma vraie famille.
- Comment fut votre enfance au sein de l’orphelinat ?
- Comme toutes celles des autres évidemment, je n’étais guère mieux loti que mes camarades. Nous vivions chichement, effectuant de menus travaux dans la Loge, ou au dehors dans Sigil et, avec le temps, je me suis joint à leur philosophie. Nous y étions presque obligé d’ailleurs. Chaque jour on nous prêchait les valeurs de la Cabale, le non sens de la vie, et les factionnaires abusaient du désespoir stagnant pour nous en persuader.
Mais je ne regrette rien. La Cabale m’a tout appris, et je ne crache jamais dans la soupe. »

Heureusement, me dis-je, pensant au potage que j’avais ingurgité peu avant.
Sans s’interrompre, Laans continua son récit :

« Lorsque nous étions petits, l’orphelinat était un véritable enfer. Les mioches qui s’y trouvent, et dont je faisais parti autrefois, ne sont pas la crème des crèmes.
Certains arrivent dès leur plus jeune âge, comme moi, d’autres sont abandonnés à l’adolescence, tout comme notre vénéré factol. La plupart grandissent ou ont grandit dans la misère, la délinquance, et tout ce que le multivers a de plus sordide.
Dure est la tâche de les éduquer, et plus dure encore de leur inculquer les prémisses de notre philosophie. Au début, j’ai moi-même été réfractaire à ce désespoir qu’on nous forçait à accepter.
Pourquoi se plier aux affres de la démence alors que nous cherchions tous une lueur d’espoir en ce monde ?
La vérité, ce n’est que plus tard qu’on l’apprivoise, lorsque tout devient clair à nos yeux.
Et le voile se déchire alors, le multivers apparaît différemment, plus sombre certes, mais car cela ne peut être autrement. L’existence est sombre, dénuée d’espoir, aucune signification dans la moindre des choses, tout n’est que produit d’une démence collective qui dépasse même les entendements des dieux.
Croire en l’espoir n’est que folie encore plus démente que la nôtre.
Cessons de croire et de nous attacher à notre misérable existence. Nous ne sommes rien, nous n’avons aucune signification.
Aidons les autres plutôt, ceux qui souffrent de cette misère gangréneuse et qui n’ont pas encore trouvé le salut. »
Le discours du vieux hibou était maussade, j’avais l’impression que moi aussi succombais à la folie stagnante. Je méditais sur ces quelques paroles, lorsque j’eu le courage de poser ma deuxième question :

« Votre factol ménage-t-il bien ses troupes ?
- Oui, …enfin un peu moins maintenant. Notre vénéré factol a atteint le stade presque ultime de la connaissance à travers la démence. On murmure que sa Sombre Retraite est pour bientôt.
- La Sombre Retraite ?
- C’est le stade nécessaire pour parfaire son apprentissage à travers les abîmes du multivers. Il vient un temps où la misère et le désespoir grandissant nous frappent plus qu’ils n’auraient dû. L’esprit s’évade alors vers des lieux inconnus, vers des réponses plus précises. Ce recueillement doit se faire au calme, dans les ténèbres de la folie. On appelle ce recueillement la Sombre Retraite.
- Qu’advient-t-il après cet isolement ?
- Cela je ne puis y répondre. Mais l’élévation qui en découle est terrifiante pour la conscience. Le but étant de fusionner avec le multivers après tout. Et aucun Morné n’est encore revenu nous dire ce qu’il se passait au-delà.
- Cela ne vous fait-il pas peur ?
- Peur ? Pourquoi donc ? Nous ne pouvons avoir peur de ce qui n’a aucun sens.
- Je ne comprends pas. Vous dites que la Sombre Retraite n’a aucun sens alors ?
- Bien sûr qu’elle n’en a aucun, si ce n’est de comprendre le multivers dénué de sens dans lequel nous vivons. »

A ce moment je dois avouer que je n’étais pas très à l’aise, assis dans cette salle miséreuse en compagnie de cet hurluberlu azimuté qui, selon moi, divaguait complètement.
Je toisais donc mon interlocuteur dans les yeux comme un défi à moi-même, et pour ne pas montrer mon aversion.

« Quels sont vos projets actuels à la Morne Cabale ? Dis-je pour relancer la conversation.
- Lhar, notre vénéré factol envisage d’agrandir la Loge, afin d’accueillir plus de nécessiteux, en ouvrant une aile supplémentaire. Seuls les fonds nécessaires à cette opération nous manquent, car ce n’est pas la main d’œuvre qui fait défaut à la Cabale.
- Votre asile n’est-il pas déjà assez grand pour contenir tous ces nécessiteux ?
- Nullement, âme innocente, cela montre bien que tu n’y es jamais allé. Si le multivers n’a aucun sens, alors Sigil est le centre de tout ce non sens. Nul ne saurait dire combien d’âmes déchues rôdent ici, arpentant la Cage désespéramment en quête de soi. La folie est omniprésente, elle s’immisce en tout, en chaque chose, en ton âme même au moment où je prononce ces mots. »

Je ressentais à présent une effroyable sensation. Mon esprit était en proie à une sombre mélancolie, j’avais le sentiment que le vieux hibou avait imprégné mon être de sa démence. J’avais peine à coordonner les phrases qui fusaient dans mon cerveau, comme si chaque mot s’amusait à me jouer un air, à estamper ma conscience, ou que sais-je…
Le vieux « rapace » continua son discours, sans prêter gare à mon désarroi.

« Si Sigil est une Cage, alors ses habitants sont des singes. Des créatures égarées qui, pour la plupart, ne pigent pas le soltif qui les entoure. Car ils s’efforcent de chercher du sens à l’extérieur, alors que le vrai sens est en soi.
- Vous disiez tout à l’heure que rien n’avait de sens pourtant ?
- Oui, mais c’est jouer avec les mots que de dire cela. »

Laans avait tranché nette ma remarque. Le rictus hideux qui parcourait son visage me laissait comprendre que je ne devais pas m’attarder sur ce fait, comme s’il eut craint que cela soulève quelques points épineux.

« Rencontrez-vous des différends avec les autres factions ? Me hasardais-je.
- Bien sûr. Il y a toujours des biges pour croire que le multivers a du sens. Malheureusement d’ailleurs, car ces personnes freinent le cours des choses.
Les matois loyaux n’apprécient pas trop nos bonnes œuvres. Ils suspectent en cela de bien sombres desseins, comme si nous n’étions capables que de prodiguer la démence à notre prochain.
- Qui, en particuliers, vous cherchent des poux ?
- L’Harmonium se place au premier rang des azimutés nés. Suivi de près par les Rectifieurs qui parfois devancent la course. La Fraternité de l’Ordre est bien trop stupide quant à elle pour comprendre le non sens de nos propos. Mais tous trois cherchent désespérément dans la mauvaise direction. Et c’est sans compter les Sensats, mais je préfère ne pas m’attarder sur leur cas, sinon on pourrait y passer la nuit.
- Les Sensats sont-ils loyaux ?
- Non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Les Sensats sont la pire engeance de la Cage et leur factole Erine croit sans doute détenir l’une des positions les plus favorables à la Chambre des Orateurs. Mais tout cela n’est que voile de l’esprit, les Anarchistes vous le diront mieux que moi. Disons simplement que leur stupidité innée de goûter à tout, telles des mouches sur de la merde, les berce dans le mensonge plus que les autres. Cependant nous ne leur vouons encore aucun autre grief. Ils ne sont pas les plus dérangeants. Après tout, ils suivent la voie erronée qu’ils se sont choisis… Et certains de leurs membres finissent par nous rejoindre tôt ou tard, désespérés par leurs précédentes expériences futiles.
- Quelle est l’influence de la Morne Cabale à la Chambre des Orateurs ?
- Bonne question dubige !… Notre faction n’a guère d’intérêt dans la politique siglienne, elle ne se préoccupe que des pauvres et des nécessiteux. Les débats à notre égard sont souvent houleux, car il est normal que les grossiums de la Cage n’aiment pas trop voir la misère s’élever. Mais dans l’ensemble on nous fiche la paix. Faut dire aussi que nous ne nous impliquons pas dans les affaires courantes, trop futiles pour nous.
- Certains prétendent que c’est parce que votre factol, Lhar, n’a pas les compétences pour siéger à la Chambre.
- Balivernes ! Ces dires n’ont aucun sens.
- Cela semble être une qualité pourtant, je me trompe ? »

S’ensuivit alors un silence de mort qui me mit vraiment mal à l’aise. La tension dans l’air était oppressante. Laans jetait sur moi un regard biaiseux, avide d’insuffler en vain sa connaissance incompréhensible. J’avais, il me semble, poussé le bouchon un peu loin. Je tentais donc de rattraper le coup, bien que la suite prouvât que j’eusse mieux fait de me taire…

« Quels sont ces cris effrayants que l’on entend la nuit aux abords de la Loge ?
- Ce sont les cris des âmes qui cherchent en vain le repos pardi, la souffrance même du multivers qui écorche de sa voix rappeuse les entrailles de cette Cage. Nul repos dans la Loge pour les âmes égarées, et seule une quête longue et parfois inespérée, emprunte de souffrances, de démence et de folie, décidera de ce qu’il adviendra d’eux par la suite.
- Pourtant vous prétendez pouvoir soigner tous ces bougres ?
- Certes, nous le pouvons, et nous nous y efforçons chaque jour. Cela n’est pas une mince affaire que de recueillir toute la folie du multivers et de délivrer ces pauvres âmes de leur peine ininterrompue. Certains se rétablissent plus vite que d’autres, voilà tout.
- Quel âge a votre plus ancien patient ?
- Le mot âge est bien insignifiant lui aussi pour définir ma réponse. Les membres de la Morne Cabale doivent apprendre à compter au-delà du temps. Je ne puis définir avec exactitude l’âge de certains de nos plus fervents locataires. »

Sans vraiment comprendre le sens de cette parole, je continuais mon interrogatoire, tout en sachant pertinemment que le vieux hibou rabougri était avare de réponses claires et limpides.

« Mis à part vous occuper des azimutés, des affamés et des mioches, quelle est la part de la Morne Cabale dans tout ce non sens ?
- Je pourrai m’étaler sur de longs discours interminables à ce sujet, cela n’est pas le problème. Décrire le multivers tel qu’on le ressent est à la portée de tout le monde, même de toi qui semble ignorer ta propre conscience.
La réponse est souvent bien plus proche qu’on ne l’imagine. Et si elle n’est pas autour de soi, c’est qu’elle est forcément en soi. De ce fait, la part de notre faction dans tout cela ne doit pas être vue de l’extérieur, mais à travers sa forme intérieure, avec un point de vue tourné vers l’introspection, l’acceptation et la santé mentale. Pourquoi croyez-vous sinon que nous persistions dans cette tâche qui est sans aucun doute la plus ingrate de l’existence ? Seul le savoir guide nos pas, et ce n’est qu’en plongeant dans les tréfonds de mon âme que j’ai commencé à voir une lueur salvatrice. Cette foi qui m’anime, bien que dénuée de sens elle aussi, se veut être la chose la plus concrète que j’ai jamais connu et ne connaîtrai jamais. Mais… »

Le bige marqua une pause qui me parut infiniment longue…

« … Seule la démence est capable de lever le voile. C’est pourquoi on nous appelle les Fous. Mais, comble de l’ironie, ceux qui disent cela sont bien souvent atteints d’une folie plus insidieuse que celle que nous arpentons.
- Tout cela est très intéressant, lançais-je sans savoir quoi dire d’autre. Une autre question si vous me permettez. Comment fais-t-on pour devenir membre de votre faction ?
- Il n’y a qu’à venir au quartier général, à la Loge, et faire part de ta dévotion à un Morné. Alors s’ensuivra sans doute des questions sur tes motivations, tes aptitudes et ton point de vue sur l’ensemble du multivers. A vrai dire je n’en sais trop rien. Moi tu sais, j’ai été bercé dedans depuis mon plus jeune âge. Je ne suis pas Morné par choix, je suis ici car c’est ici que je me suis révélé, et pas ailleurs. Tout ce que je puis te dire, c’est de laisser derrière toi le plus loin possible toutes tes émotions et toutes les sornettes dérisoires qu’on t’a inculqué depuis ta plus sombre enfance. Et d’arrêter aussi de chercher du sens là où il n’y en a pas, sinon la folie fera de toi son plus fervent adepte et te projettera dans une existence encline au désespoir le plus total. »

Voulant abréger cette conversation au plus vite, je m’efforçais de poser l’une de mes dernières questions.

« Est-il vrai que votre faction a quelque chose à voir avec les dédales de Sigil ? On murmure dans la Ruche que l’influence néfaste de la Dame s’étend ici plus qu’ailleurs, et que ceux qui échappent à son courroux endurent néanmoins les tourments du quartier, errant pitoyablement dans la crasse des égouts, rejetés de tous, sauf de vous. Les Fous seraient-ils donc les rescapés de cette engeance bâtarde ? »

C’est à ce moment précisément que je sentis la teneur de mes propos. Les mots étaient sortis de ma bouche sans crier gare. Je ne saurai dire comment une telle phrase m’avait parcouru l’esprit. Le chaos le plus insidieux se glissait en moi, ma vue se faisait trouble, et j’eu l’impression d’abord qu’on m’avait drogué. J’ai du m’affaler sur la table sans m’en rendre compte, me laissant aller à une sorte de transe indescriptible.
A l’heure où je vous dis tout ça, je ne sais même pas si ce que je retranscris est emprunt de sens ou non.
Toujours est-il qu’on m’extirpa de mon état second tant bien que mal.
Lorsque je revins à moi, je n’étais plus à la Fourchette Tordue, mais dans une salle exiguë de trois mètres de long sur autant de large, baignée d’une lueur blafarde. Au centre se trouvait un lit, seul mobilier présent, sur lequel on m’avait attaché avec le plus grand soin.
Entravés par mes cris désespérés, on pouvait entendre ceux de nombreuses autres âmes qui hurlaient tout autant. Où étais-je, je ne le savais pas le moins du monde, mais le doute d’abord grandissant se fit plus clair en moi lorsque, plus tard, j’entendis ce que je n’aurai jamais du entendre...

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