Entretien avec un Athar
12 Fév 2010 17:41 #2057
par Planaire
Entretien avec un Athar a été créé par Planaire
Salut les biges !
Et oui, c’est moi, Planaire, toujours en vie et en état de branler mon râtelier !
Je ne vous raconterai pas comment je suis parvenu à m’échapper de cet asile de fou dans lequel les Mornés m’avaient piégé (voir Entretien avec un Morné ), sachez juste que j’y ai passé un sacré mauvais quart d’heure.
Lorsque je revins à Sigil, mes plaintes répétées devant les Têtes-de-Bois et les Greffiers m’ont juste gratifié de moqueries et d’insultes, me retrouvant désoeuvré, sans le sou et presque à poil, dans les méandres de la Cage.
Enfin, une fois n’est pas coutume, je me suis décidé à continuer mes investigations pour vous, chers lecteurs, et cette fois sur le compte des Athars, ces biges enfumés qui prétendent que les dieux n’existent pas et qui en mettraient leur main à couper.
Ce ne sont certainement pas les plus loquaces des philosophes, ni les plus plaisants avec qui j’ai eu le loisir de m’entretenir…
Mais bon, place à l’entretien…
Ainsi donc, là aussi, je décidais de me rendre aux endroits où il m’était susceptible de croiser un ou deux Défieurs.
Comme j’ai baroudé maintes années dans cette satanée ville, j’en connais presque tous les recoins, jusque dans les moindres interstices, et c’est tout naturellement que j’entendis parler du Canard Imbibé non loin de leur QG. Une taverne pas très accueillante, remplie de lascars athées qui sont prêts à graver dans le marbre tous les béjaunes qui les prendraient pour des fous.
Me tenant devant la porte de cette charmante taverne, je décidais avant d’entrer de mettre mes pensées philosophiques de côté, je ne tenais pas à finir comme après mon entretien avec Laans, le vieil hibou de la Fourchette Tordue.
La taverne était presque vide ce jour là. Le tenancier taillait le bout de gras avec trois clients assis au comptoir, et deux autres petits groupes discutaient dans les alcôves de la salle commune.
Une serveuse assez sexy me fit un clin d’œil lorsque je pénétrais à mon tour dans la pièce, tout en m’approchant du bar.
Je commandais alors une God’Ass, leur bière locale qui, d’après la chanson, est fermentée dans les brasseries secrètes du Temple Ruiné. Et pour ainsi dire, cette mauvaise bibe semblait tout aussi raffinée que la façade de leur quartier général : âpre, rude, et rocailleuse.
Préférant attendre avant d’accoster un péquin quelconque, je me mis à écouter les conversations des trois piliers de comptoirs, ainsi que du barman en service, dénommé Oskun le Goungoun - du moins était-ce le surnom qu’on lui donnait.
Les biges semblaient discuter d’une récente affaire concernant leur faction.
« … Mais t’en fais pas va, ça va se tasser c’te histoire ! Et puis quand y verront qu’ils n’ont rien cont’ lui, ils le r’lâcheront ! Y font ça à chaque fois, et chaque fois les Greffiers les r’lâchent ! Et puis avec le bordel qu’il y a eu, ils auront d’autres rats à fouetter !
- Ouais, n’empêche que là, ça craint ! Ces fumiers de Têtes-de-Bois nous empêchent d’accomplir notre devoir. Et avec leurs manigances ça a dégénéré contre nous.
- Ouais mais ça c’est pas nouveau, et ils ne s’en prennent pas qu’à nous, tu sais. Y a eu toute une bande de Chaoteux et d’Anarchistes qui se sont fait garrottés aussi. On en a parlé encore pas plus tard qu’hier à la Chambre !
Quant à Janot, ben il avait qu’à faire gaffe à pas trop branler son râtelier et à pas faire le con.
On lui avait dit d’pas aller chez les bourgeois pour faire du prosélytisme. Et lui qu’est ce qu’y fait ? Y passe toute la nuit à coller des affiches sur les guitounes des grossiums et sur les temples du Quartier d’La Dame !
Et maintenant, c’est nous qui sommes dans la merde avec ses conneries.
C’matin à la Chambre, ça a bardé sévère pour les Athars ! Certains s’étonnent même qu’La Dame ne soit pas intervenue pour envoyer tout c’beau monde dans un dédale.
C’était la cohue ! Tout le monde se foutait sur la gueule ! Et c’est parti d’un rien. Tout ça pour cette histoire d’affiches à la base !
L’Harmonium a commencé à accuser les Athars des actes commis durant la nuit, ce à quoi Terrance en personne a répondu au scandale et à l’infamie, jurant qu’il n’y était pour rien dans cette histoire !
Les Marqués pour une fois se sont rangés de notre côté ! Ils devaient sûrement s’dire que c’qu’on a fait valait le coup d’être fait ! Et faut dire qu’ils n’ont jamais été copain copain avec les Têtes-de-Con !
Les Transcendenteux et les Sensats ont alors ajouté leur grain de sel avec une sombre histoire qui n’avait rien à voir, les Signeurs réclamaient le silence toute les dix secondes, et même les Greffiers ont déserté l’assemblée avant que ça ne tourne à la baston générale dans les gradins. Bref, vous avez lu les journaux comme moi… c’était loin d’être drôle ! En tout cas, la Chambre ne vas pas se réunir avant un moment suite à ça, j’vous l’dis ! »
Ayant eu, moi aussi, quelques démêlés avec les factions susnommées je tentais de m’incruster dans la conversation. Malgré tout, n’ayant pas eu la présence d’esprit de consulter la gazette avant de me rendre au Canard Imbibé, je n’en savais guère plus sur les récents évènements. Aussi tentais-je une approche subtile et délicate, afin de ne pas passer pour un vulgaire béjaune.
« Ouais, ces Têtes-de-Bois et ces Greffiers, tous des pèquenots ! »
Les poivrots s’arrêtèrent de discuter et me toisèrent nonchalamment.
Le malaise fut rompu par l’éclat de rire d’Oskun.
« Ha ha ha, t’es un drôle toi ! Bienvenue au Canard Cuité ! Alors t’as entendu le raffut toi aussi ?
- Euh… oui… comme tout le monde en fait. Mais qu’est ce qu’y s’est passé au juste ?
- C’qui s’passe ? Le bordel comme d’habitude !
- Ah… Et c’est qui ce Janot ?
- C’est un gars d’chez nous, un factotum des Athars qui était censé distribuer des tracts et coller des affiches dans le Quartier des Guildes. Et on l’a surpris en pleine nuit à coller ses affiches sur les façades des temples dans l’Quartier d’La Dame. L’Harmonium qui traînait dans l’coin l’a emmené faire un p’tit tour à la Caserne. La suite classique pour les bougres dans son genre : interrogatoire, séquestration, torture… le pauvre Janot a du cracher l’morceau, comme on l’aurait sans doute tous fait.
Et puis c’matin à la Chambre, les Loyalistes ont amené c’te affaire devant le pupitre, et ça a vite dégénéré.
Mais ça ou autre chose de toute façon, les tensions étaient déjà présentes depuis l’dernier décret des Signeurs, alors ça aurait quand même éclaté, même si Janot n’avait pas fait l’con !
- Et ces affiches, que contenaient-elles ?
- La vérité, bige ! La vérité et rien de plus ! On nous reproche d’informer le peuple du mensonge dans lequel il est plongé depuis la nuit des temps. Les gens doivent ouvrir les yeux, sinon rien n’avancera en ce bas monde.
- Ouvrir les yeux sur quoi ? Me hasardais-je.
- Mais sur l’imposture des puissances pardi, où crois tu que tu es, là ?
- Oui, oui, je sais bien, mais justement si je venais c’était pour en savoir un peu plus sur vous en fait.
- Pourquoi ? T’es d’la gazette ? me demanda l’un des poivrots.
- Non pas du tout ! Mais qu’est ce que vous avez tous avec votre gazette ? On n’a pas le droit de poser des questions sans être de la gazette ou quoi ?
- Oh là, t’affole pas bige, je disais juste ça comme ça. Mais alors qu’est ce que tu nous veux exactement ?
- Poser des questions, c’est tout.
- Alors pose-les… »
Je bus alors une gorgée de God’Ass tout en essayant de mettre de l’ordre dans mes idées. J’avais une pléthore de questions à poser, et il me fallait bien faire les choses pour ne pas frustrer ces poivrots aux idées arrêtées.
« Voilà, tout d’abord, pouvez-vous m’en dire plus sur votre faction, vos objectifs, vos centres d’intérêts… Bref, à quoi vous servez dans la Cage ? »
L’un des bibards assis à côté de moi voulut répondre, mais Oskun le Goungoun l’interrompit et pris la parole d’un air solennel. On aurait dit, dans son regard, que ce qu’il allait révéler était un soltif que même la Dame ne connaissait pas. Pourtant, il me sortit exactement le même baratin que la plupart des Athars que j’ai rencontré jusqu’alors.
« Not’ faction est sans aucun doute celle la plus proche de la vérité !
- Ouais ! s’exclamèrent les autres.
- Nous ne sommes là que pour avertir les gens du danger qui les menace, et recueillir ces brebis corrompues dans notre troupeau. La plupart des Cageurs sont obnubilés et fascinés par la majesté de ce qu’ils nomment puissances. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que ces puissances ne sont rien de moins que des empailleurs, des chevaliers de la gueuserie qui ont su affirmer leur position par le passé et qui détournent les pensées des pauv’ bougres du multivers. Tout leur baratin n’est que mensonge. Y en a pas une qui dit la vérité dans tout ça.
Et nous… nous sommes là pour faire tomber le voile. Montrer aux péquins dans ton genre qu’il y a une autre voie à suivre que celle de l’asservissement et du mensonge.
- Pourquoi êtes vous tant persuadés que les dieux n’existent pas ? En avez-vous la preuve ?
- Bien sûr qu’on l’a ! Il te suffit d’aller roder dans le Vide Argenté pour t’en rendre compte. Tout le monde le sait, tout le monde l’a au moins vu une fois dans sa vie, sauf ces quoquerets de béjaunes bien entendu, qui ne sont jamais allés plus loin que leurs fermes et leurs châteaux.
- Mais ces corps inertes qui dérivent dans le Vide Argenté sont bel et bien des puissances. Si elles sont là c’est parce que plus personne ne croit en elles, ou qu’une autre puissance les a gravé dans le marbre. Mais le fait que des carcasses flottent dans l’Astral ne prouve pas que les dieux n’existent pas.
- Mais si dubige ! C’est ça que les gens ne comprennent pas ! Si les dieux étaient si puissants et si majestueux, pourquoi ne pourraient-ils pas braver la mort ? Pourquoi ont-ils besoin des croyances de leurs fidèles pour survivre ? Et pourquoi se font-ils piller dans l’Astral par tous les githyankis qui y rodent ?
- Mais alors les pouvoirs conférés aux prêtres, qui le leur accorde si ce n’est les dieux ?
- Leurs pouvoirs leur vient bien de ces biges, mais ce ne sont pas des dieux pour autant. Toi-même si tu avais un peu de pouvoir tu serais sans doute capable d’en conférer autour de toi, et tu deviendrais à ton tour une puissance comme ils l’appellent. Des gens prieront pour toi, te vénèreront et t’offriront des présents à longueur de journée.
Cela fera-t-il de toi un dieu pour autant ?
Non, tu ne seras guère plus qu’un escroc qui abuse de la crédulité des pauvres bougres.
Et bien Moradin, Corellon, Thor, Tiamat, Orcus et toute leur clique de charlatans ne sont rien de plus que ça également. Ce sont juste des grossiums qui ont suffisamment de pouvoir pour te faire croire ce qu’ils ont envie de te faire croire. Et toi, tel la plupart des autres biges égarés, tu te jettes corps et âmes à leurs paroles ! A leur volonté !
- Euh non, c’est faux, moi je crois en rien vous savez. Je crois au multivers parce que je sais qu’il existe, mais en rien de plus à vrai dire.
- Alors c’est que tu as déjà fais un pas conséquent vers la vérité ! Et c’est d’ailleurs pour ça que tu es venu ici, pour te rassurer que tu as fait le bon choix.
- Euh……… oui, sans doute, si vous l’dites ! »
En fait, je me moquais bien des pensées du bige. Comme je l’ai récemment dis ailleurs, la vérité je la connais. Pas besoin de m’inculquer des sérénades et des simagrées à faire dormir les morts debout.
Néanmoins, je continuais mon interrogatoire avec un grand discernement.
« Donc il n’y a pas de dieux dans le multivers, c’est bien ça ? »
Il y eut, là encore, un petit silence. Chacun porta la chope à ses lèvres, but une gorgée, et Oskun se remit à parler.
« Si, il y en a… c’est plus compliqué que ça. C’est juste que ce ne sont pas ceux qui se disent l’être qui le sont, si tu vois c’que j’veux dire. Les vrais dieux, ou plutôt Le Vrai Dieu, celui que nous appelons Le Grand Inconnu, est au-delà de toutes ces sornettes ! Sa vérité et sa clarté transcendent la plupart des croyances.
Il est Un et Tout à la fois. Seul le Grand Inconnu compte dans ce grand schéma directeur !
Les autres ne sont que fadaises et balivernes !
- Aoskar, la puissance qui créchait là jadis, était-il un vrai dieu ?
- Non pardi ! Quelle question stupide ! Sa carcasse flotte comme tant d’autres dans les méandres de l’Astral. Et à l’heure qu’il est, il ne doit plus en rester grand-chose. »
Les bibards se remirent à rire et Oskun resservit tout le monde à boire.
Voulant appuyer mes dires, je tentais alors de divulguer un argument de taille.
« Il semblerait qu’un dabus, un dénommé Fell, tire ses pouvoirs d’Aoskar justement. Il serait en quelque sorte une grande énigme de Sigil. La Dame elle-même l’épargne mais personne ne sait réellement pourquoi. Ses pouvoirs lui viennent bien de son dieu auquel il croit, ce qui force à croire qu’Aoskar, le Dieu des Portails, vit bel et bien encore, qu’il n’est pas mort malgré les ravages du temps et des githyankis…
Tout cela ne fait-il pas de lui un vrai dieu ?
- Le destin d’Aoskar touche à sa fin. Sa décrépitude dans l’Astral durera des millénaires très certainement. Mais viendra un beau jour où enfin il n’en restera plus rien.
Quant à ce dabus, s’il a échappé au courroux d’La Dame, c’est bien parce que la Dame n’en a cure. Si Aoskar était vraiment une puissance, une vraie puissance je veux dire, La Dame le craindrait et Fell ne serait plus de ce monde pour commencer. Ce misérable dabus a cru bon de se détourner des voies de sa maîtresse, et il le paye aujourd’hui au prix fort, comme n’importe quel esclave en subirait de la part de son maître, en cas de trahison.
Et puis, si les dieux étaient vraiment omnipotents, pourquoi auraient-ils besoin de potentiaires pour accomplir leurs devoirs ? Pourquoi ne peuvent-ils s’approcher de la Cité des Portes sans être tenus en échec par La Dame ?
- Dans ce cas, la Dame des Douleurs est-elle une vraie puissance ?
- Ha ha ha, j’aime les péquins dans ton genre qui débarquent avec des tas de questions idiotes ! Non, il ne faut pas tout mélanger, bige ! »
Il se mit alors à chuchoter de peur certainement d’être entendu :
« La Dame… c’est simplement un grossium plus avisé que les autres, rien de plus. Et sa force lui vient de cette cité et de ces portails qui pullulent ! Sans quoi je pense qu’elle se serait vite retrouvée dans le Livre des Morts, comme tous les pseudo prétendants au trône du Multivers !
Ici, c’est elle qui dirige, et comme aucun bige de la Cage n’a le pouvoir de la défier, ben tout le monde se plis à ses volontés, tout simplement. Mais c’est loin d’être un dieu… loin d’être un Vrai dieu. »
Comme je voyais que parler de La Dame était malvenu en ces lieux, je posais alors une toute autre question.
« Pourquoi votre quartier général est en si mauvais état ? N’avez-vous pas les fonds nécessaires pour le restaurer ?
- Là n’est pas la question. Ce ne sont pas les fonds qui manquent. Nous aimons juste cet aspect qu’il dégage. Il représente la preuve de notre idéologie. Les monuments taillés à la gloire des imposteurs ne perdurent pas ! Ce ne sont que des pierres, rien de plus, qui subissent les affres du temps tout comme ceux pour lesquels elles sont bâties !
Chaque minute passée en ces lieux nous rappelle à tous que nos buts ne sont pas vains. Nous devons lever le voile !
- Oui, ça vous l’avez déjà dis. Mais cette complaisance dans la ruine n’est-elle pas destinée à vous réconforter plutôt ? A vous donner une image de marque ? Après tout, dans le Quartier d’La Dame, nombre de temples s’étalent à qui mieux mieux, et eux sont toujours bien entretenus, les fidèles y prospèrent chaque jour, et de nouveaux venus viennent agrandir leurs troupeaux, persuadés eux aussi, tout comme vous avec votre Grand Inconnu, d’avoir trouvé LA Voie.
L’exemple typique de votre temple en ruine n’est qu’un cas particuliers parmi la splendeur qui règne ailleurs. C’est loin d’être une généralité.
Aoskar s’est fait graver dans le marbre (et n’est pas réellement mort diront certains), mais c’est loin d’être le cas des centaines d’autres dieux. On ne peut pas faire d’un cas particulier une généralité quand même.
Que rétorquez-vous à cela ? »
Je pensais alors avoir touché au but. Le point faible avait été atteint.
Le silence qui dura une bonne minute me persuada que les biges ne savaient plus quoi répondre.
Et puis un des bibards cracha par terre et répondit à la place d’Oskun en me postillonnant dessus.
« Le Temps, bige ! Le Temps !
Seul le Temps dévoilera la vérité. Toutes ces façades de temples restaurées dans l’Quartier d’La Dame ne sont pas faites pour durer. Les Gardes Fatals vous le diront mieux que nous d’ailleurs. Viendra un jour où elles s’écrouleront, puis de la pierre il ne restera que poussière, et enfin le vide.
Et quand tous ces monuments à la gloire de l’imposture seront anéantis, alors la balance cosmique se rétablira, et le multivers connaîtra son essor. Les planaires, les primaires et les suppliants s’épanouiront. Quant aux potentiaires, ils cesseront d’exister, une bonne fois pour toute.
- C’est un point de vue discutable. Beaucoup de factions ne sont pas de votre avis.
- Oui mais ça, c’est bien le dernier de nos soucis, bige !
- J’ai une autre question si vous le permettez. A quoi sert cet Arbre dans la cour de votre temple ?
- C’est le Bois-Vert, c’est ainsi que nous l’appelons. C’est un don du Grand Inconnu, enraciné sur les vestiges d’un temple de charlatan. Seul notre factol a le pouvoir de s’en approcher et de cueillir ses fruits. Nous sommes obligés de faire surveiller cet arbre pour éviter aux quoquerets fraîchement débarqués de subir d’effroyables dégâts en le touchant.
Le Bois-Vert apporte puissance et valeur à nos idéaux, c’est le cœur même de notre sanctuaire. »
J’avais en tête des tas d’autres questions concernant cet arbre, mais je sentais dans leurs regards comme une entière dévotion à ce mystérieux végétal et, de peur de m’attirer des ennuis, je décidais de passer à autre chose.
« Vous semblez avoir une forte influence dans l’Astral, où vous avez, dit-on, une citadelle avec une vue imprenable sur quelques dieux-morts ! Observez-vous leur décrépitude à longueur de journée, ou avez-vous uniquement implanté votre forteresse en ces lieux pour vous assurer que les dieux pouvaient eux aussi mourir ?
- C’est une question sans grand intérêt, mon ami. A quoi bon y répondre ?
Ces carcasses sont bien là, elles ne sont pas le fruit de notre imagination. Autrefois, c’étaient des êtres vénérés dans tout le Multivers, mais désormais personne ne s’en soucie.
- Est-il vrai qu’à une époque reculée, vous faisiez des visites organisées dans le plan Astral pour montrer à vos délateurs le résultat de vos recherches sur les dieux-morts ?
Au final, cela n’a pas semblé fonctionner, sinon votre faction aurait connu une toute autre expansion. Pourquoi avoir abandonner ces visites ? Vous êtes vous rendus compte que vos hypothèses n’avaient que peu de crédit, et qu’il était sans doute préférable de ne pas vous enfoncer plus avant dans vos inepties ? »
Oskun s’esclaffa si fort que les autres clients et moi-même sursautâmes. C’était un rire gras dénué d’humour, une sorte de parade à ma question. Mais le barman se sentit obligé de me répondre, et il le fit très sèchement.
« Les visites ont été interrompues il y a bien longtemps, mais c’est uniquement parce que les portails ont été fermés depuis. Et puis, notre faction n’a plus rien à prouver à ce sujet. Tout le monde sait ce qu’il se passe dans l’Astral. Il n’y a qu’à interroger le premier githyanki venu et il vous le dira.
- A ce propos, les githyankis… quels sont vos rapports avec eux ? Le Plan Astral semble être leur domaine plus que le vôtre. Ne voient-ils pas d’un mauvais œil votre implantation sur leur territoire ?
- Qui a dit que le Vide Argenté leur appartenait ? Les githyankis ne sont pas chez eux plus que nous, là-bas. La plupart du temps, on évite de se frotter à eux. Et force est de constater qu’ils en font de même. Bien sûr, ça ne veut pas dire qu’ils nous aiment bien, et nous on ne les aime pas non plus de toute façon. Il arrive parfois que des combats éclatent, mais nous ne sommes pas en reste face à leurs hostilités. Nous avons nos propres techniques de défense.
- Pourquoi ne vous entendez-vous pas avec eux ? Les githyankis sont des profanateurs de dieux-morts et cela ne semble pas vous déranger le moins du monde. Pourquoi ne pas allier vos forces et combattre cette imposture que vous décriez tant ?
- Il y eut certainement une époque où des pourparlers ont été entamés avec cette race, mais cette époque est révolue. Les tensions entre nos deux peuples sont très anciennes, et il est trop tard pour faire marche arrière. Tout ça n’est qu’une question de territoire, rien de plus. Et les githyankis ne sont en général pas très diplomates, ni très causants. Enfin, pour être plus direct, je dirai que nous n’avons pas besoin d’eux pour accomplir nos desseins, tout simplement.
- Qu’en est-il des Tueurs de Dieux, cette secte d’extrémistes qui veulent graver dans le marbre tous les biges qui prétendent être des puissances ?
- Les Tueurs de Dieux ne sont pas des sectaires, mais bien un détachement de notre faction. Leurs idées sont un peu plus bornées que celles des vrais Athars, certes. C’est juste qu’ils voient plus loin que nous, et qu’ils sont en quelque sorte plus téméraires dans leurs idéaux. Mais ce ne sont que des enfumés qui se feront tôt ou tard graver dans le marbre à leur tour. Les dieux, tels que vous les appelez, ne sont certes pas des vraies puissances, mais leurs pouvoirs vont au-delà de la simple pensée mortelle. Les attaquer de front n’est certainement pas la meilleure solution. Nous pensons qu’il y a d’autres moyens pour parvenir à nos buts. Mais les Tueurs de Dieux ne sont pas de cet avis malheureusement.
- Vous préférez donc distribuer des tracts de propagande en pleine rue pour avertir les gens. C’est, en effet, bien moins dangereux que les devoirs des Tueurs de Dieux. Quoique, après les évènements de ce matin à la Chambre, ça risque d’être tout aussi ennuyeux pour vous.
- Les Athars ne sont pas responsables de ce qui s’est passé hier. Janot a transgressé les lois et il le paiera comme tous les autres bougres dans son genre. C’est triste à dire, je l’aimais bien ce Janot, mais c’est comme ça. Il ira faire un p’tit tour chez les Rectifieurs et quand il ressortira, si jamais il en ressort, il aura le cul tellement troué qu’il marchera en biais.
Dans tous les cas, notre faction ne sera aucunement tenue responsable des actes d’un de ses militants. Sinon, ça ferait longtemps qu’il n’y aurait plus de faction dans la Cage, bige.
- Merci d’avoir répondu à toutes mes questions. Je vous laisse désormais.
- Avant de partir, laisse-moi te donner un dernier conseil. Va faire un tour au Temple Ruiné, et contemple y les décombres. Observe les voûtes délabrées, les piliers effondrés, et les pierres érodées… Et si ton esprit est ouvert comme il se doit, alors tu percevras la vérité. Et dans le pire des cas, ça t’aura fait une petite visite de notre sanctuaire.
Allez, bon vent dubige ! »
Je m’éclipsais alors de cette taverne aux relents d’alcools frelatés, et décidais de me rendre chez moi, bien au chaud pour siroter une bonne bibe d’Achéron.
Visiter leur temple… Et puis quoi encore ?
Et oui, c’est moi, Planaire, toujours en vie et en état de branler mon râtelier !
Je ne vous raconterai pas comment je suis parvenu à m’échapper de cet asile de fou dans lequel les Mornés m’avaient piégé (voir Entretien avec un Morné ), sachez juste que j’y ai passé un sacré mauvais quart d’heure.
Lorsque je revins à Sigil, mes plaintes répétées devant les Têtes-de-Bois et les Greffiers m’ont juste gratifié de moqueries et d’insultes, me retrouvant désoeuvré, sans le sou et presque à poil, dans les méandres de la Cage.
Enfin, une fois n’est pas coutume, je me suis décidé à continuer mes investigations pour vous, chers lecteurs, et cette fois sur le compte des Athars, ces biges enfumés qui prétendent que les dieux n’existent pas et qui en mettraient leur main à couper.
Ce ne sont certainement pas les plus loquaces des philosophes, ni les plus plaisants avec qui j’ai eu le loisir de m’entretenir…
Mais bon, place à l’entretien…
Ainsi donc, là aussi, je décidais de me rendre aux endroits où il m’était susceptible de croiser un ou deux Défieurs.
Comme j’ai baroudé maintes années dans cette satanée ville, j’en connais presque tous les recoins, jusque dans les moindres interstices, et c’est tout naturellement que j’entendis parler du Canard Imbibé non loin de leur QG. Une taverne pas très accueillante, remplie de lascars athées qui sont prêts à graver dans le marbre tous les béjaunes qui les prendraient pour des fous.
Me tenant devant la porte de cette charmante taverne, je décidais avant d’entrer de mettre mes pensées philosophiques de côté, je ne tenais pas à finir comme après mon entretien avec Laans, le vieil hibou de la Fourchette Tordue.
La taverne était presque vide ce jour là. Le tenancier taillait le bout de gras avec trois clients assis au comptoir, et deux autres petits groupes discutaient dans les alcôves de la salle commune.
Une serveuse assez sexy me fit un clin d’œil lorsque je pénétrais à mon tour dans la pièce, tout en m’approchant du bar.
Je commandais alors une God’Ass, leur bière locale qui, d’après la chanson, est fermentée dans les brasseries secrètes du Temple Ruiné. Et pour ainsi dire, cette mauvaise bibe semblait tout aussi raffinée que la façade de leur quartier général : âpre, rude, et rocailleuse.
Préférant attendre avant d’accoster un péquin quelconque, je me mis à écouter les conversations des trois piliers de comptoirs, ainsi que du barman en service, dénommé Oskun le Goungoun - du moins était-ce le surnom qu’on lui donnait.
Les biges semblaient discuter d’une récente affaire concernant leur faction.
« … Mais t’en fais pas va, ça va se tasser c’te histoire ! Et puis quand y verront qu’ils n’ont rien cont’ lui, ils le r’lâcheront ! Y font ça à chaque fois, et chaque fois les Greffiers les r’lâchent ! Et puis avec le bordel qu’il y a eu, ils auront d’autres rats à fouetter !
- Ouais, n’empêche que là, ça craint ! Ces fumiers de Têtes-de-Bois nous empêchent d’accomplir notre devoir. Et avec leurs manigances ça a dégénéré contre nous.
- Ouais mais ça c’est pas nouveau, et ils ne s’en prennent pas qu’à nous, tu sais. Y a eu toute une bande de Chaoteux et d’Anarchistes qui se sont fait garrottés aussi. On en a parlé encore pas plus tard qu’hier à la Chambre !
Quant à Janot, ben il avait qu’à faire gaffe à pas trop branler son râtelier et à pas faire le con.
On lui avait dit d’pas aller chez les bourgeois pour faire du prosélytisme. Et lui qu’est ce qu’y fait ? Y passe toute la nuit à coller des affiches sur les guitounes des grossiums et sur les temples du Quartier d’La Dame !
Et maintenant, c’est nous qui sommes dans la merde avec ses conneries.
C’matin à la Chambre, ça a bardé sévère pour les Athars ! Certains s’étonnent même qu’La Dame ne soit pas intervenue pour envoyer tout c’beau monde dans un dédale.
C’était la cohue ! Tout le monde se foutait sur la gueule ! Et c’est parti d’un rien. Tout ça pour cette histoire d’affiches à la base !
L’Harmonium a commencé à accuser les Athars des actes commis durant la nuit, ce à quoi Terrance en personne a répondu au scandale et à l’infamie, jurant qu’il n’y était pour rien dans cette histoire !
Les Marqués pour une fois se sont rangés de notre côté ! Ils devaient sûrement s’dire que c’qu’on a fait valait le coup d’être fait ! Et faut dire qu’ils n’ont jamais été copain copain avec les Têtes-de-Con !
Les Transcendenteux et les Sensats ont alors ajouté leur grain de sel avec une sombre histoire qui n’avait rien à voir, les Signeurs réclamaient le silence toute les dix secondes, et même les Greffiers ont déserté l’assemblée avant que ça ne tourne à la baston générale dans les gradins. Bref, vous avez lu les journaux comme moi… c’était loin d’être drôle ! En tout cas, la Chambre ne vas pas se réunir avant un moment suite à ça, j’vous l’dis ! »
Ayant eu, moi aussi, quelques démêlés avec les factions susnommées je tentais de m’incruster dans la conversation. Malgré tout, n’ayant pas eu la présence d’esprit de consulter la gazette avant de me rendre au Canard Imbibé, je n’en savais guère plus sur les récents évènements. Aussi tentais-je une approche subtile et délicate, afin de ne pas passer pour un vulgaire béjaune.
« Ouais, ces Têtes-de-Bois et ces Greffiers, tous des pèquenots ! »
Les poivrots s’arrêtèrent de discuter et me toisèrent nonchalamment.
Le malaise fut rompu par l’éclat de rire d’Oskun.
« Ha ha ha, t’es un drôle toi ! Bienvenue au Canard Cuité ! Alors t’as entendu le raffut toi aussi ?
- Euh… oui… comme tout le monde en fait. Mais qu’est ce qu’y s’est passé au juste ?
- C’qui s’passe ? Le bordel comme d’habitude !
- Ah… Et c’est qui ce Janot ?
- C’est un gars d’chez nous, un factotum des Athars qui était censé distribuer des tracts et coller des affiches dans le Quartier des Guildes. Et on l’a surpris en pleine nuit à coller ses affiches sur les façades des temples dans l’Quartier d’La Dame. L’Harmonium qui traînait dans l’coin l’a emmené faire un p’tit tour à la Caserne. La suite classique pour les bougres dans son genre : interrogatoire, séquestration, torture… le pauvre Janot a du cracher l’morceau, comme on l’aurait sans doute tous fait.
Et puis c’matin à la Chambre, les Loyalistes ont amené c’te affaire devant le pupitre, et ça a vite dégénéré.
Mais ça ou autre chose de toute façon, les tensions étaient déjà présentes depuis l’dernier décret des Signeurs, alors ça aurait quand même éclaté, même si Janot n’avait pas fait l’con !
- Et ces affiches, que contenaient-elles ?
- La vérité, bige ! La vérité et rien de plus ! On nous reproche d’informer le peuple du mensonge dans lequel il est plongé depuis la nuit des temps. Les gens doivent ouvrir les yeux, sinon rien n’avancera en ce bas monde.
- Ouvrir les yeux sur quoi ? Me hasardais-je.
- Mais sur l’imposture des puissances pardi, où crois tu que tu es, là ?
- Oui, oui, je sais bien, mais justement si je venais c’était pour en savoir un peu plus sur vous en fait.
- Pourquoi ? T’es d’la gazette ? me demanda l’un des poivrots.
- Non pas du tout ! Mais qu’est ce que vous avez tous avec votre gazette ? On n’a pas le droit de poser des questions sans être de la gazette ou quoi ?
- Oh là, t’affole pas bige, je disais juste ça comme ça. Mais alors qu’est ce que tu nous veux exactement ?
- Poser des questions, c’est tout.
- Alors pose-les… »
Je bus alors une gorgée de God’Ass tout en essayant de mettre de l’ordre dans mes idées. J’avais une pléthore de questions à poser, et il me fallait bien faire les choses pour ne pas frustrer ces poivrots aux idées arrêtées.
« Voilà, tout d’abord, pouvez-vous m’en dire plus sur votre faction, vos objectifs, vos centres d’intérêts… Bref, à quoi vous servez dans la Cage ? »
L’un des bibards assis à côté de moi voulut répondre, mais Oskun le Goungoun l’interrompit et pris la parole d’un air solennel. On aurait dit, dans son regard, que ce qu’il allait révéler était un soltif que même la Dame ne connaissait pas. Pourtant, il me sortit exactement le même baratin que la plupart des Athars que j’ai rencontré jusqu’alors.
« Not’ faction est sans aucun doute celle la plus proche de la vérité !
- Ouais ! s’exclamèrent les autres.
- Nous ne sommes là que pour avertir les gens du danger qui les menace, et recueillir ces brebis corrompues dans notre troupeau. La plupart des Cageurs sont obnubilés et fascinés par la majesté de ce qu’ils nomment puissances. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que ces puissances ne sont rien de moins que des empailleurs, des chevaliers de la gueuserie qui ont su affirmer leur position par le passé et qui détournent les pensées des pauv’ bougres du multivers. Tout leur baratin n’est que mensonge. Y en a pas une qui dit la vérité dans tout ça.
Et nous… nous sommes là pour faire tomber le voile. Montrer aux péquins dans ton genre qu’il y a une autre voie à suivre que celle de l’asservissement et du mensonge.
- Pourquoi êtes vous tant persuadés que les dieux n’existent pas ? En avez-vous la preuve ?
- Bien sûr qu’on l’a ! Il te suffit d’aller roder dans le Vide Argenté pour t’en rendre compte. Tout le monde le sait, tout le monde l’a au moins vu une fois dans sa vie, sauf ces quoquerets de béjaunes bien entendu, qui ne sont jamais allés plus loin que leurs fermes et leurs châteaux.
- Mais ces corps inertes qui dérivent dans le Vide Argenté sont bel et bien des puissances. Si elles sont là c’est parce que plus personne ne croit en elles, ou qu’une autre puissance les a gravé dans le marbre. Mais le fait que des carcasses flottent dans l’Astral ne prouve pas que les dieux n’existent pas.
- Mais si dubige ! C’est ça que les gens ne comprennent pas ! Si les dieux étaient si puissants et si majestueux, pourquoi ne pourraient-ils pas braver la mort ? Pourquoi ont-ils besoin des croyances de leurs fidèles pour survivre ? Et pourquoi se font-ils piller dans l’Astral par tous les githyankis qui y rodent ?
- Mais alors les pouvoirs conférés aux prêtres, qui le leur accorde si ce n’est les dieux ?
- Leurs pouvoirs leur vient bien de ces biges, mais ce ne sont pas des dieux pour autant. Toi-même si tu avais un peu de pouvoir tu serais sans doute capable d’en conférer autour de toi, et tu deviendrais à ton tour une puissance comme ils l’appellent. Des gens prieront pour toi, te vénèreront et t’offriront des présents à longueur de journée.
Cela fera-t-il de toi un dieu pour autant ?
Non, tu ne seras guère plus qu’un escroc qui abuse de la crédulité des pauvres bougres.
Et bien Moradin, Corellon, Thor, Tiamat, Orcus et toute leur clique de charlatans ne sont rien de plus que ça également. Ce sont juste des grossiums qui ont suffisamment de pouvoir pour te faire croire ce qu’ils ont envie de te faire croire. Et toi, tel la plupart des autres biges égarés, tu te jettes corps et âmes à leurs paroles ! A leur volonté !
- Euh non, c’est faux, moi je crois en rien vous savez. Je crois au multivers parce que je sais qu’il existe, mais en rien de plus à vrai dire.
- Alors c’est que tu as déjà fais un pas conséquent vers la vérité ! Et c’est d’ailleurs pour ça que tu es venu ici, pour te rassurer que tu as fait le bon choix.
- Euh……… oui, sans doute, si vous l’dites ! »
En fait, je me moquais bien des pensées du bige. Comme je l’ai récemment dis ailleurs, la vérité je la connais. Pas besoin de m’inculquer des sérénades et des simagrées à faire dormir les morts debout.
Néanmoins, je continuais mon interrogatoire avec un grand discernement.
« Donc il n’y a pas de dieux dans le multivers, c’est bien ça ? »
Il y eut, là encore, un petit silence. Chacun porta la chope à ses lèvres, but une gorgée, et Oskun se remit à parler.
« Si, il y en a… c’est plus compliqué que ça. C’est juste que ce ne sont pas ceux qui se disent l’être qui le sont, si tu vois c’que j’veux dire. Les vrais dieux, ou plutôt Le Vrai Dieu, celui que nous appelons Le Grand Inconnu, est au-delà de toutes ces sornettes ! Sa vérité et sa clarté transcendent la plupart des croyances.
Il est Un et Tout à la fois. Seul le Grand Inconnu compte dans ce grand schéma directeur !
Les autres ne sont que fadaises et balivernes !
- Aoskar, la puissance qui créchait là jadis, était-il un vrai dieu ?
- Non pardi ! Quelle question stupide ! Sa carcasse flotte comme tant d’autres dans les méandres de l’Astral. Et à l’heure qu’il est, il ne doit plus en rester grand-chose. »
Les bibards se remirent à rire et Oskun resservit tout le monde à boire.
Voulant appuyer mes dires, je tentais alors de divulguer un argument de taille.
« Il semblerait qu’un dabus, un dénommé Fell, tire ses pouvoirs d’Aoskar justement. Il serait en quelque sorte une grande énigme de Sigil. La Dame elle-même l’épargne mais personne ne sait réellement pourquoi. Ses pouvoirs lui viennent bien de son dieu auquel il croit, ce qui force à croire qu’Aoskar, le Dieu des Portails, vit bel et bien encore, qu’il n’est pas mort malgré les ravages du temps et des githyankis…
Tout cela ne fait-il pas de lui un vrai dieu ?
- Le destin d’Aoskar touche à sa fin. Sa décrépitude dans l’Astral durera des millénaires très certainement. Mais viendra un beau jour où enfin il n’en restera plus rien.
Quant à ce dabus, s’il a échappé au courroux d’La Dame, c’est bien parce que la Dame n’en a cure. Si Aoskar était vraiment une puissance, une vraie puissance je veux dire, La Dame le craindrait et Fell ne serait plus de ce monde pour commencer. Ce misérable dabus a cru bon de se détourner des voies de sa maîtresse, et il le paye aujourd’hui au prix fort, comme n’importe quel esclave en subirait de la part de son maître, en cas de trahison.
Et puis, si les dieux étaient vraiment omnipotents, pourquoi auraient-ils besoin de potentiaires pour accomplir leurs devoirs ? Pourquoi ne peuvent-ils s’approcher de la Cité des Portes sans être tenus en échec par La Dame ?
- Dans ce cas, la Dame des Douleurs est-elle une vraie puissance ?
- Ha ha ha, j’aime les péquins dans ton genre qui débarquent avec des tas de questions idiotes ! Non, il ne faut pas tout mélanger, bige ! »
Il se mit alors à chuchoter de peur certainement d’être entendu :
« La Dame… c’est simplement un grossium plus avisé que les autres, rien de plus. Et sa force lui vient de cette cité et de ces portails qui pullulent ! Sans quoi je pense qu’elle se serait vite retrouvée dans le Livre des Morts, comme tous les pseudo prétendants au trône du Multivers !
Ici, c’est elle qui dirige, et comme aucun bige de la Cage n’a le pouvoir de la défier, ben tout le monde se plis à ses volontés, tout simplement. Mais c’est loin d’être un dieu… loin d’être un Vrai dieu. »
Comme je voyais que parler de La Dame était malvenu en ces lieux, je posais alors une toute autre question.
« Pourquoi votre quartier général est en si mauvais état ? N’avez-vous pas les fonds nécessaires pour le restaurer ?
- Là n’est pas la question. Ce ne sont pas les fonds qui manquent. Nous aimons juste cet aspect qu’il dégage. Il représente la preuve de notre idéologie. Les monuments taillés à la gloire des imposteurs ne perdurent pas ! Ce ne sont que des pierres, rien de plus, qui subissent les affres du temps tout comme ceux pour lesquels elles sont bâties !
Chaque minute passée en ces lieux nous rappelle à tous que nos buts ne sont pas vains. Nous devons lever le voile !
- Oui, ça vous l’avez déjà dis. Mais cette complaisance dans la ruine n’est-elle pas destinée à vous réconforter plutôt ? A vous donner une image de marque ? Après tout, dans le Quartier d’La Dame, nombre de temples s’étalent à qui mieux mieux, et eux sont toujours bien entretenus, les fidèles y prospèrent chaque jour, et de nouveaux venus viennent agrandir leurs troupeaux, persuadés eux aussi, tout comme vous avec votre Grand Inconnu, d’avoir trouvé LA Voie.
L’exemple typique de votre temple en ruine n’est qu’un cas particuliers parmi la splendeur qui règne ailleurs. C’est loin d’être une généralité.
Aoskar s’est fait graver dans le marbre (et n’est pas réellement mort diront certains), mais c’est loin d’être le cas des centaines d’autres dieux. On ne peut pas faire d’un cas particulier une généralité quand même.
Que rétorquez-vous à cela ? »
Je pensais alors avoir touché au but. Le point faible avait été atteint.
Le silence qui dura une bonne minute me persuada que les biges ne savaient plus quoi répondre.
Et puis un des bibards cracha par terre et répondit à la place d’Oskun en me postillonnant dessus.
« Le Temps, bige ! Le Temps !
Seul le Temps dévoilera la vérité. Toutes ces façades de temples restaurées dans l’Quartier d’La Dame ne sont pas faites pour durer. Les Gardes Fatals vous le diront mieux que nous d’ailleurs. Viendra un jour où elles s’écrouleront, puis de la pierre il ne restera que poussière, et enfin le vide.
Et quand tous ces monuments à la gloire de l’imposture seront anéantis, alors la balance cosmique se rétablira, et le multivers connaîtra son essor. Les planaires, les primaires et les suppliants s’épanouiront. Quant aux potentiaires, ils cesseront d’exister, une bonne fois pour toute.
- C’est un point de vue discutable. Beaucoup de factions ne sont pas de votre avis.
- Oui mais ça, c’est bien le dernier de nos soucis, bige !
- J’ai une autre question si vous le permettez. A quoi sert cet Arbre dans la cour de votre temple ?
- C’est le Bois-Vert, c’est ainsi que nous l’appelons. C’est un don du Grand Inconnu, enraciné sur les vestiges d’un temple de charlatan. Seul notre factol a le pouvoir de s’en approcher et de cueillir ses fruits. Nous sommes obligés de faire surveiller cet arbre pour éviter aux quoquerets fraîchement débarqués de subir d’effroyables dégâts en le touchant.
Le Bois-Vert apporte puissance et valeur à nos idéaux, c’est le cœur même de notre sanctuaire. »
J’avais en tête des tas d’autres questions concernant cet arbre, mais je sentais dans leurs regards comme une entière dévotion à ce mystérieux végétal et, de peur de m’attirer des ennuis, je décidais de passer à autre chose.
« Vous semblez avoir une forte influence dans l’Astral, où vous avez, dit-on, une citadelle avec une vue imprenable sur quelques dieux-morts ! Observez-vous leur décrépitude à longueur de journée, ou avez-vous uniquement implanté votre forteresse en ces lieux pour vous assurer que les dieux pouvaient eux aussi mourir ?
- C’est une question sans grand intérêt, mon ami. A quoi bon y répondre ?
Ces carcasses sont bien là, elles ne sont pas le fruit de notre imagination. Autrefois, c’étaient des êtres vénérés dans tout le Multivers, mais désormais personne ne s’en soucie.
- Est-il vrai qu’à une époque reculée, vous faisiez des visites organisées dans le plan Astral pour montrer à vos délateurs le résultat de vos recherches sur les dieux-morts ?
Au final, cela n’a pas semblé fonctionner, sinon votre faction aurait connu une toute autre expansion. Pourquoi avoir abandonner ces visites ? Vous êtes vous rendus compte que vos hypothèses n’avaient que peu de crédit, et qu’il était sans doute préférable de ne pas vous enfoncer plus avant dans vos inepties ? »
Oskun s’esclaffa si fort que les autres clients et moi-même sursautâmes. C’était un rire gras dénué d’humour, une sorte de parade à ma question. Mais le barman se sentit obligé de me répondre, et il le fit très sèchement.
« Les visites ont été interrompues il y a bien longtemps, mais c’est uniquement parce que les portails ont été fermés depuis. Et puis, notre faction n’a plus rien à prouver à ce sujet. Tout le monde sait ce qu’il se passe dans l’Astral. Il n’y a qu’à interroger le premier githyanki venu et il vous le dira.
- A ce propos, les githyankis… quels sont vos rapports avec eux ? Le Plan Astral semble être leur domaine plus que le vôtre. Ne voient-ils pas d’un mauvais œil votre implantation sur leur territoire ?
- Qui a dit que le Vide Argenté leur appartenait ? Les githyankis ne sont pas chez eux plus que nous, là-bas. La plupart du temps, on évite de se frotter à eux. Et force est de constater qu’ils en font de même. Bien sûr, ça ne veut pas dire qu’ils nous aiment bien, et nous on ne les aime pas non plus de toute façon. Il arrive parfois que des combats éclatent, mais nous ne sommes pas en reste face à leurs hostilités. Nous avons nos propres techniques de défense.
- Pourquoi ne vous entendez-vous pas avec eux ? Les githyankis sont des profanateurs de dieux-morts et cela ne semble pas vous déranger le moins du monde. Pourquoi ne pas allier vos forces et combattre cette imposture que vous décriez tant ?
- Il y eut certainement une époque où des pourparlers ont été entamés avec cette race, mais cette époque est révolue. Les tensions entre nos deux peuples sont très anciennes, et il est trop tard pour faire marche arrière. Tout ça n’est qu’une question de territoire, rien de plus. Et les githyankis ne sont en général pas très diplomates, ni très causants. Enfin, pour être plus direct, je dirai que nous n’avons pas besoin d’eux pour accomplir nos desseins, tout simplement.
- Qu’en est-il des Tueurs de Dieux, cette secte d’extrémistes qui veulent graver dans le marbre tous les biges qui prétendent être des puissances ?
- Les Tueurs de Dieux ne sont pas des sectaires, mais bien un détachement de notre faction. Leurs idées sont un peu plus bornées que celles des vrais Athars, certes. C’est juste qu’ils voient plus loin que nous, et qu’ils sont en quelque sorte plus téméraires dans leurs idéaux. Mais ce ne sont que des enfumés qui se feront tôt ou tard graver dans le marbre à leur tour. Les dieux, tels que vous les appelez, ne sont certes pas des vraies puissances, mais leurs pouvoirs vont au-delà de la simple pensée mortelle. Les attaquer de front n’est certainement pas la meilleure solution. Nous pensons qu’il y a d’autres moyens pour parvenir à nos buts. Mais les Tueurs de Dieux ne sont pas de cet avis malheureusement.
- Vous préférez donc distribuer des tracts de propagande en pleine rue pour avertir les gens. C’est, en effet, bien moins dangereux que les devoirs des Tueurs de Dieux. Quoique, après les évènements de ce matin à la Chambre, ça risque d’être tout aussi ennuyeux pour vous.
- Les Athars ne sont pas responsables de ce qui s’est passé hier. Janot a transgressé les lois et il le paiera comme tous les autres bougres dans son genre. C’est triste à dire, je l’aimais bien ce Janot, mais c’est comme ça. Il ira faire un p’tit tour chez les Rectifieurs et quand il ressortira, si jamais il en ressort, il aura le cul tellement troué qu’il marchera en biais.
Dans tous les cas, notre faction ne sera aucunement tenue responsable des actes d’un de ses militants. Sinon, ça ferait longtemps qu’il n’y aurait plus de faction dans la Cage, bige.
- Merci d’avoir répondu à toutes mes questions. Je vous laisse désormais.
- Avant de partir, laisse-moi te donner un dernier conseil. Va faire un tour au Temple Ruiné, et contemple y les décombres. Observe les voûtes délabrées, les piliers effondrés, et les pierres érodées… Et si ton esprit est ouvert comme il se doit, alors tu percevras la vérité. Et dans le pire des cas, ça t’aura fait une petite visite de notre sanctuaire.
Allez, bon vent dubige ! »
Je m’éclipsais alors de cette taverne aux relents d’alcools frelatés, et décidais de me rendre chez moi, bien au chaud pour siroter une bonne bibe d’Achéron.
Visiter leur temple… Et puis quoi encore ?
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- Planaire
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