J24 - Fée : Pour cette journée, le conte de fée m’a semblé incontournable. Voici donc celui de la fée du Bois de l’auge.
La Fée du Bois de l’auge.
— Allez, papa, encore une histoire.
— Il est tard et demain vous accompagnez mémé pour ramasser l’herbe pour les lapins, il vous faudra vous lever.
— Soit chouette, raconte nous l’histoire de la Fée du Bois de l’auge.
— Vous êtes sûrs, je ne reviendrais pas si vous faites des cauchemars.
— Ouiii !
Les trois enfants se glissèrent sous les draps rêches de l’arrière-grand-mère et le mistral complice fit claquer trois fois le volet.
Il était une fois dans une vallée verdoyante du pays de Songiana, vivait une fée, au milieu des lutins et des licornes, …
— Accélère, on connait par cœur le début.
— Oui, on veut à partir du moment où le prince arrive dans la forêt.
Un beau matin de printemps, guidé par un antique présage qui alertait sur la propagation d’un mal ineffable dans la contrée, le prince arriva avec sa troupe dans la haute vallée du Bois de l’auge. Il avait fait de sa vie une quête de bien et de justice. Il…
— Va directement à la source.
— Oui, le blabla sur la recherche de la fée qui est cachée dans une tour derrière un mur d’épines et qu’il ne trouve pas ou sur la grotte où dort l'araignée noire qui en fait n’est pas méchante, on le connait.
Après avoir cherché vainement des jours durant les signes de l’œuvre d’une main pernicieuse, le prince établit son campement à l’ombre d’un grand chêne, près d’une source pure où venaient s’abreuver tous les animaux de la forêt.
Il convoqua son collège d’aruspices qui virent dans de nouveaux augures la confirmation qu’un grand malheur prenait pied sur cette terre de cocagne. Le Mal était bel et bien présent en ces lieux et il allait détruire tout ce qui était bon dans ce monde merveilleux.
Le prince qui voulait défendre à tout prix la bonté fit venir tout ce que son royaume posséda comme paladins pour défendre ce paradis. À chaque solstices, les divinations se révélèrent de plus en plus funestes et les cohortes paternes augmentèrent d’autant.
Des routes pavées et des postes de gardes jalonnèrent bientôt la campagne. Des villages s’érigèrent et des paysans défrichèrent la forêt pour nourrir tout cet aréopage bienveillant. Une ville fortifiée fut construite à l’endroit même où la source coulait.
Le prince devint roi et installa sa capitale dans cette ville pour que son bras salvateur pût défendre le val en cas d’invasion démoniaque. Son trône, taillé dans la souche desséchée du grand chêne symbole de sagesse et de longévité qui s’abreuvait autrefois à la source tarie aujourd’hui, fut installé dans la grande salle.
Son royaume se portait à merveille, le travail de cette terre d’une exceptionnelle fertilité avait vaincu la famine et les maladies. La population portait aux nues leur monarque paternaliste et généreux. Seuls les avertissements sibyllins des devins ternissaient son blason et insinuait un doute dans ses certitudes.
Du haut de ses remparts, il contemplait sa cité resplendissante. Au crépuscule de sa vie, il en était sûr maintenant, tous ces oracles de malheur s’étaient fourvoyés. Le soleil était presque à son zénith et la procession des prêtres avançait fièrement vers son palais. Dans quelques minutes, l’oracle viendrait sûrement lui seriner comme à son habitude que le mal était sur le point de vaincre et que sa quête allait échouer. Mais il n’en avait cure, le bien-être de ses sujets était la preuve de leurs erreurs et non des siennes.
Midi sonna, l’astre divin était à son apogée. Le trône se mit à craquer et des veines du bois maintes fois centenaires, une fée émergea. Elle s’éveillait d’un long sommeil régénérateur. Imaginez son étonnement de voir sa source, ses arbres et ses animaux remplacés par des douves, des pierres et des hommes en arme. Elle déploya ses ailes froissées et se dirigea sans détour vers le vieux roi.
Des larmes de sang coulaient de ses prunelles chamarrées pleurant le massacre de tous ses amis. Le mal souillait sa contrée autrefois si pure. Elle leva sa baguette et déchaîna tous les éléments sur les envahisseurs et leurs constructions.
Tous périrent sous le châtiment de la fée vengeresse. Il ne resta de vivant dans les décombres de la cité détruite que le vieux roi figé par l’effroi et l’incompréhension. Le fin bâtonnet féerique décrivit des arabesques dans les airs et le vrai coupable de cette hécatombe fut métamorphosé en chêne qui s’enracina dans la source qui coulait à nouveau entre les ruines du palais.
Il sera pour un millénaire au moins, le témoin ce qu’était réellement le bien. Un couple de passereaux au bec chargé de paille se posa sur une de ses branches aux côtés de la fée. Elle leur sourit.