J10 - Grincheux
Perte et fracas
Samedi soir, c’est le jour du Prince Noir. Chaque fin de semaine, il sort de son château avec quelques amis pour affronter des hordes souvent maléfiques et quelques fois ramasser des petits trésors.
Mais ce jour-là, il faisait grise mine, toute la compagnie aussi, d’ailleurs. Pour le nain renfrogné et taciturne ou le magicien sombre et lunaire, c’était une habitude. Seul l’elfe restait comme toujours, volubile et optimiste.
Obstinément depuis près d’une heure, le Prince Noir défonçait portes et murs et piétinait sauvagement ses adversaires. Les pièges sautaient au rythme effréné de la marche forcée qu’il imposait à ses camarades. Seules quelques bribes de phrases incompréhensibles sortaient de sa bouche masquée par son heaume étincelant. Ses trois compagnons s’échangeaient des regards complices, le fou rire était au bord des lèvres. Même les monstres allaient au combat arborant un discret rictus sur leurs faces austères. Grognon, le Prince Noir voulait avancer coûte que coûte pour « défoncer la gueule à ce mage de merde ». Il répétait en boucle : « Putain, cinq pour cent de cinq pour cent ça fait combien ça ! ».
Les trois autres connaissaient la réponse mais ne voulait pas jeter de l’huile sur le feu déjà bien fourni. Depuis que le propriétaire du donjon avait ouvert les hostilités en les plongeant dans une
tempête de glace, le guerrier était devenu plus chatouilleux qu’un
barbare des steppes. Il sautait sur tout ce qui bougeait sans demander de l’aide aux autres. Toute sa puissance se déchaînait. Habituellement calculateur et prudent, aujourd’hui, il dépensait sans compter ses pouvoirs magiques. Le donjon brûlait de toute part mettant même en danger ses compagnons. Ils le regardaient de loin massacrer à lui tout seul ses opposants et lançaient pour le principe deux ou trois sorts ou quelques flèches.
A part « en garde », les seuls mots intelligibles qu’il articulait, étaient : « Ce pouvait être tous les autres sauf celle-là. En plus pourquoi je n’avais pas Flambeuse en main ? Je l’ai toujours en main. »
Le complexe fut nettoyé fissa, et les monstres fuirent plus pour ne pas ajouter de drame au drame que par réelle perte de moral. Face au dernier encore debout, le Prince Noir n’avait qu’une seule idée fixe. L’attraper et lui faire avaler de force sa baguette de givre. L’elfe, le nain et le magicien l'observaient amusés, courir après maître du froid qui une fois acculé agitait sa badine ornée d’une gemme taillée en forme de flocon de neige. La vue de l’objet fit disjoncter plus encore le Prince Noir.
Il attrapa le magicien par le cou interrompant l’incantation alambiquée qui commençait à produire de la condensation autour de la pierre blanche. Sa rage atteint son paroxysme et il secoua haineusement le vieil homme. Les secousses étaient d’une telle violence que le pauvre homme sombra rapidement dans un profond coma.
Le guerrier se saisit de la baguette et rancunier la brisa en deux. Elle se mit à crépiter et des flocons de neige qui se transformèrent en grésil puis en grêlons de plus en plus gros, balayèrent la pièce. Les trois spectateurs se jetèrent au sol, lui, épée en main, regardait le corps inanimé se congeler. Une légère lueur verdâtre nimbait son armure. Il hurlait à la tempête qui se calmait.
— Y a-t-il quelqu’un d’autre ? Y a-t-il quelqu’un d’autre ?
Seul l’elfe eut le courage se rapprocher. Taquin, il lança au chevalier :
— Dans l’antre du dragon bicéphale, tu n’avais pas trouvé un
anneau de souhaits ?
Après un instant de stupeur, le guerrier déballa son
trou portable et fouilla avec frénésie pour en sortir une bague magnifique. Il hésita un instant pour savoir lequel de ses anneaux il allait ôter. Puis se concentra. L’énorme rubis qui ornait le bijou se mit à luire puis peu à peu l’éclat s’estompa et la pierre précieuse tomba en poussière. Une dague apparut dans sa main. Il se retourna vers ses compagnons, satisfait, il venait de retrouver son tout premier objet magique, son porte-bonheur. De nouveau souriant, il se retourna vers le cadavre givré et lança :
— Bon, il avait quoi cet enfoiré.
— Une dague fissurée par le froid, des potions glacées et une baguette cassée, répondit l’elfe.
Les quatre éclatèrent de rire, et même à bien y regarder on put distinguer un léger sourire sur le cadavre figé du sorcier.
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Je ne sais pas si j'ai réussi bien rendre le mélange entre imaginaire et réel. Pour plus de compréhension, il s'agit bien de la description d'une partie où les joueurs et le DM transparaissent en filigrane dans les attitudes des PJ par les rires et les rictus.
Edit : balise spoil